Cinéma – Thomas LILTI : Hippocrate (2014)

Vincent Lacoste, le jeune interne et Reba Kateb, le médecin étranger

Vincent Lacoste, le jeune interne et Reba Kateb, le médecin étranger

Voilà un film social réussi, qui sonne juste. Et qui va nous plonger pendant près de deux heures dans le quotidien d’un hôpital, entre patients, infirmières, internes et médecins du service de médecine interne.

Benjamin, jeune interne, prend ses fonctions pour son premier poste à l’Hôpital Raymond Poincaré, à Garches. Il fait la connaissance de ses collègues, parmi lesquels Abdel Rezzak, médecin étranger au rang d’interne, avec lequel il noue des relations très contrastées, loin de l’indifférence. Deux épisodes marquants jalonnent le film. Lors d’une de ses premières gardes, il est appelé au chevet de monsieur Lemoine, alcoolique et commet une négligence dont il n’est pas complètement responsable ; l’homme meurt. Et Benjamin entre dans la dure réalité du monde médical, apprendre à vivre, sous le regard des autres, avec sa culpabilité et ses mensonges. Lorsque madame Richard, femme de presque 90 ans, est admise dans le service après une opération du col du fémur, alors qu’elle est en phase presque terminale d’un cancer, un vrai affrontement va se faire jour entre ceux qui souhaitent la soulager simplement, dont Abdel fait partie, et ceux qui veulent la remettre « sur pied », tout du moins en assez bon état pour qu’elle quitte le service et libère un lit. Et cela ira jusqu’à la sanction pour l’un d’entre eux.

La réussite de ce film, sur un sujet plein d’écueils possibles, est l’équilibre qu’il installe entre plusieurs registres de narration qui se déroulent en parallèle, dans un scénario tellement fluide que nous ne comprenons qu’après sa finesse dans l’entremêlement qu’il fait des différents items.

C’est, comme nous l’avons souligné au début, une oeuvre sociale (et non socialisante ou partisane) et politique. Il nous parle de l’hôpital, de ce qu’il est en train de devenir – pour avoir un certain nombre de médecins dans mon entourage, je témoigne de la concordance des propos. Par touches assez légères, il brosse le tableau d’infirmières et de médecins se débrouillant avec la pénurie ; des gardes de plus de 50 heures d’affilée, des réductions d’effectifs, des médecins en titre remplacés par des internes, voire des médecins étrangers à qui l’on ne reconnaît pas leur titre, employés et payés comme des internes en attendant de pouvoir présenter un examen d’équivalence, du matériel qui ne fonctionne pas (et pas des moindres, l’ECG du service, par exemple ou les pompes à morphine), un patron de l’établissement issu du monde de la vente sur internet nommé dans un but de rentabilité, comme il l’avoue lui-même… Et tout cela ne tient, nous dit le film, que grâce à l’implication de ces femmes et ces hommes. Quand surgit une erreur médicale, celle dont il est question ci-dessus, due à un matériel défectueux, un double mouvement se fait jour, l’explosion des rancoeurs contre ce système de contraintes mais aussi la solidarité extrême de tous.

Car c’est également une oeuvre sur l’humanité, qui nous parle sans fard de la difficulté de s’affronter à l’autre dans sa souffrance voire sa mort. Le corps médical a beau être préparé – certains moins que d’autres, notamment Benjamin qui débute -, essayer de s’affranchir de la personne en face de lui pour en faire un patient, il se trouve toujours un moment où nous sommes face à un humain qui rencontre un humain, où la carapace se fissure, laissant la subjectivité prendre le dessus. Toute cette dureté à laquelle sont confrontés jour après jour les internes trouve son exutoire dans les rituels dionysiaques (1), déjeuners d’internat avec la figure dominante de l’Econome, personnage tout-puissant qui peut mettre à l’amende qui lui semble bon, soirées déjantées, carnavalesque où femmes et hommes déguisés s’adonnent à la boisson, à la danse et à la musique. Car il faut ces débordements pour résister au quotidien.

C’est enfin une oeuvre narrative, qui nous raconte une histoire, qui, loin d’être un prétexte aux autres dimensions du film, nous montre des protagonistes hors de toute caricature – il n’y a pas de bon et de méchant – qui tissent les liens classiques d’un milieu de travail, avec beaucoup de justesse. Se détache la relation entre Benjamin et Abdel, pas si évidente que cela, faite de non-dits, de malentendus et de moments de grâce (comme celui où, hors du temps de l’hôpital, fumant une cigarette dehors, ils s’interrogent sur ce qu’est le métier de médecin), toutes choses propices à tisser une relation forte et hors-normes. D’un côté Benjamin, tout juste sorti de l’adolescence, issu d’un milieu privilégié et dont la vocation médicale n’est sûrement pas étrangère au fait que son père est le patron médical de l’hôpital (Jacques Gamblin dans un -vraiment- tout petit rôle), boudeur et parfois impulsif. Et de l’autre, Abdel Rezzak, médecin algérien, ayant laissé sa famille là-bas, obligé de revenir aux sources du métier, opaque et mystérieux dans sa manière de se contenir à une gentillesse policée la plupart du temps, avec des épisodes rebelles très forts. Un homme en devenir face à un homme qui se cherche. En disant cela, je ne voudrais pas donner l’impression que nous sommes dans une des ces histoires où deux contraires vont réussir à se rencontrer au milieu. Nous sentons bien que chacun va rester sur sa position mais que quelque chose advient entre eux.

Tout cela est filmé à la manière d’un documentaire, sans effet flagrant de mise en scène qui voudrait souligner quelque chose. Et il n’en est pas besoin, le fond se suffisant à lui-même.

Mention aux acteurs, en premier lieu Reda Kateb, qui impose à l’écran sa force tranquille pas si tranquille que cela, main d’acier dans gant de velours. Face à lui, Vincent Lacoste est très bien, mais ne peut que prendre la place qui reste. Et je voudrais aussi citer les seconds rôles, en premier lieu Marianne Denicourt, mais aussi Carole Franck et tous les autres, si impliqués et si réels. La scène de semi-révolte à la fin est dans ce sens un grand moment, parfaitement interprétée par tous les acteurs.

C’est un film qui décrit en forme de fiction un paysage professionnel de la France actuelle, ce qui n’est pas si courant, malheureusement, et avec bonheur.

FB

(1) Oui oui, je sais que le Dieu antique de la médecine est Esculape (ou Ἀσκληπιός, soit Asclépios en grec), mais je maintiens ce que j’ai dit. Vous ne pourrez pas dire que vous ne vous instruisez pas sur ce blog  😉

Seconds rôles : Carole Franck, Marianne Denicourt
filmé presque caméra à l’épaule