Se tient en ce moment à Paris, à l’Ecole des arts joailliers (boulevard Montmartre) une exposition exceptionnelle, excitante à la fois pour l’esprit et pour les sens.
Le lieu a choisi d’exposer une partie de la collection des pierres rassemblées entre 1952 et 1978 par Roger Caillois (1913-1978), collection d’un millier de pièces, acquise en 2017 par le Muséum d’histoire naturelle.
Cet homme, que peu de personnes connaissent de nos jours, est un érudit, titulaire d’une agrégation de grammaire, devenu sociologue, orienté vers les religions, les mythes et le fantastique. Il a parcouru le monde, s’est intéressé aux insectes, puis aux pierres, cherchant à fonder une science de l’imaginaire de la nature. Il a publié trois livres sur la question, « Pierres » en 1966 et « L’écriture des pierres » en 1970, et « Pierres réfléchies » (1975), comme dit auparavant, c’est un sujet qui l’occupera jusqu’à la fin de sa vie.

Ce qui est assez hors-norme ici, est de voir un homme devenu collectionneur au service de la science et de constater comment il tire à la fois le sujet vers le sensible. Ses écrits nous montrent combien il voit dans ces pierres quelque chose qui est au-delà à de leur valeur scientifique. Il les appelle des « objets carrefour » ou des « objets fées », capables de nous dire les merveilles cachées du monde.
Je lui laisse la parole. « Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n’intéressent ni l’archéologue, ni l’artiste ni le diamantaire. Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles, ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elles ne publient pas, gravées en caractères ineffaçables, des listes de victoire, des lois d’Empire. Ni bornes, ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles. » (Dédicace de « Pierres », 1966).
Invité en Argentine par Victoria Ocampo, grande intellectuelle, en 1939, il découvre cet univers minéral qui le fascinera jusqu’au bout. Devenu fonctionnaire de l’UNESCO, il sillonnera cette Amérique et ses grands espaces, puis bien d’autres continents, à la recherche de ces objets singuliers.
Une fois entrés dans cet univers particulier, grâce à un parcours pédagogique tout à fait remarquable, nous sommes prêts à nous immerger dans la beauté pure de ces objets minéraux. Je dois dire que je n’avais jamais vu quelque chose de semblable avant, c’est un peu comme si la nature, que nous oublions parfois dans notre vie en ville (je parle bien sûr des citadins), se rappelait à nous pour nous dire toute sa complexité magnifique.
J’ai croisé par exemple un oiseau blanc prêt à s’échapper de sa gangue de calcédoine aux tons délicats. Terre et air emmêlés dans ce petit bout de caillou bien modeste vu de l’extérieur.
Un peu à la manière de Constantin Brancusi, qui opposait les silhouettes lisses de ses sculptures à des base en matériau brut, il confronte des pierres différentes, par leur granularité, leur couleur ou leur forme, pour créer des œuvres d’art en deux parties qui naissent de la nature sans (presque) aucune intervention humaine.
Telles des fractales, certaines de ces pierres contiennent bien des paysages, cachés au tréfonds de leur intimité. Des immensités de montagne, où des elfes et des nains pourraient vivre.
Des villes imaginaires que n’aurait pas reniées Moebius.
Des paysages de neige hérissés d’arbres et de lacs, comme une Finlande souterraine.
Ou des couchers de soleil sur une mer tranquille bien au sud.
Il y a ici quelque chose de l’ordre du merveilleux qui se glisse dans ce que nous voyons, et qui nous dit l’irréductibilité de la nature à la science (c’est rassurant je trouve), j’ai compris (à mon petit niveau 😉) la fascination qu’exerce ces objets, ils nous rappellent d’où nous venons et que les forces naturelles, que nous croyons avoir domptées, ont plus de cordes à leur arc que ce que nous pensons : elles sont capables d’engendrer la beauté sans attendre les artifices de notre création.
Cette philosophie est particulièrement perceptible à la vision de cette pierre, qui a particulièrement touché Roger Caillois, il l’a trouvée au Japon et l’a nommée « L’officiant », entremêlant nos religions à la nature ancestrale.
Voilà ce qu’il en dit : « Il est là, blanc et debout, faisant vide et silence autour de lui, perdu dans sa pensée, inflexible et tout en angles, dans une robe raidie par l’amidon, les bras à hauteur des épaules, les coudes comme pour l’envol maintenus légèrement plus élevés, avant-bras repliés, chaque main enfouie dans l’ample manche opposée. Comme s’il eût craint qu’elles ne se mettent à trembler, à s’agiter peut-être ».
Il y a aussi ces merveilleuses concrétions, où les pierres s’entremêlent pour faire des créations inédites, où un œil fait d’onyx ou d’agate, à la courbure presque parfaite, surgit d’une gangue de quartz. Nous aurions presque envie de nous perdre dans ces regards scrutateurs et immobiles.
Et puis, et puis, il y a toutes les autres, toutes ces pierres sauvages et fascinantes, dont je peux que citer quelques unes ici.
C’est une exposition qui ré-enchante la nature, nous engageant à saisir l’âme de ces pierres, qui nous semblent muettes, a priori ; cet homme a su en extraite le mystère somptueux et nous le mettre en partage.
Je ne peux que recommander ce voyage qui est une vraie réflexion sur la nature intrinsèque de la beauté.
FB
En cours jusqu’au 29 mars 2026, sur réservation obligatoire : https://www.lecolevancleefarpels.com/fr/fr/exhibition/exposition-reveries-de-pierres-poesie-et-mineraux-de-roger-caillois

















Une exposition qui ne t’a pas laissé de marbre, apparemment. 😉