S’il est un peintre français de l’ancien temps qui habite nos mémoires, c’est bien David, qui a hanté les pages de nos manuels scolaires, depuis la Rome antique (« Le serment des Horaces », qui faisait la couverture de tragédies raciniennes, à mon époque) jusqu’aux portraits de Napoléon, d’après lesquels, nous autres écoliers, nous nous sommes représentés ce jeune général enflammé, à l’assaut de l’Europe et du pouvoir.
C’est l’image que j’avais de cet artiste, aux peintures très classiques qui jalonnent nos musées. Et cette superbe exposition, actuellement visible au Louvre, a bien déconstruit ma vision trop hâtive. J’adore ce Musée, qui resitue toute exposition artistique dans son contexte historique pour nous permettre d’aller voir au-delà de la beauté des œuvres exposées.
Car il est impossible de comprendre ce peintre sans se plonger dans la période que traverse son existence. Quand il commence sa carrière, le règne de Louis XVI commence lui aussi, nous le retrouverons ensuite en pleine Révolution Française à l’acmé de son art, devenant très proche de Robespierre, l’artisan de la Terreur en 1793-1794, période d’une rare violence en France pour finalement se lier à Napoléon Bonaparte. Exilé à la Restauration, il finira sa vie en Belgique. Quelle vie incroyable qui lui a permis de vivre tant de régimes politiques, Monarchie, Révolution, République et Empire, jusqu’à la restauration de la Monarchie en 1815, comme si tout avait été une parenthèse de quelques décennies. Époque troublée et bouillonnante, où le brillant artiste va construire, sur le fil des rasoirs politiques, une réputation qui demeure aujourd’hui.
S’il a essayé, dans les premiers temps de sa carrière, de se couler dans les canons pinturesques de l’époque, essuyant quatre refus au Grand Prix de l’Académie de peinture, désespéré au point de commettre une tentative de suicide, avant de finalement décrocher le prix en 1774, il va bifurquer loin des contraintes de cette institution, trouvant peu à peu un style bien à lui, nourri du Caravage et de certains artistes français hors-norme, tels que Poussin. Sa première oeuvre, ci-dessous, bien qu’encore marquée par l’académisme ambiant, montre déjà des signes d’émancipation et en fait un artiste renommé. A 35 ans, il devient lui-même académicien.
Il continue à peindre des sujets de l’Antiquité, prisés par l’Institution à laquelle il appartient, mais nous sentons déjà une liberté, une puissance du trait qui contraste avec le « beau-peindre » de l’époque antérieure ; ainsi cette toile réalisée en 1785, commande royale, qui montre le moment dramatique où les trois frères Horace, champions de la Rome antique, prêtent serment à leur père de vaincre les Curiaces, champions d’Alba, pour terminer une guerre entre les deux nations. Toile iconique s’il en est (vous la connaissez tous, non ?), elle dynamite le genre statique qui prévalait jusque-là, par l’intensité qu’elle dégage, renforcée par l’austérité du décor, de simples arcatures grises et un sol en demi-teinte, qui laisse toute la place à l’épisode décisif auquel nous sommes conviés.
Portraitiste renommé, il épure ses toiles au fur et à mesure du temps, pour mieux laisser transparaître la vérité de ses modèles au travers de la peinture. L’aboutissement de son art se trouve sûrement dans ce magnifique et célèbre portrait de Madame Récamier.
Engagé dans son art, il l’est également dans la vie politique, avec une radicalité qui le poussera à prendre parti pour Robespierre en 1792 et à endosser des charges publiques d’envergure (Député de Paris, Président de la Section des interrogatoires du Comité de Sûreté Générale, Président du Club des Jacobins) ; jusqu’au-boutiste dans ses convictions, il votera la mort de Louis XVI, ce qui l’obligera à l’exil en Belgique en 1815, au moment du rétablissement de la Royauté.
Il devient en quelque sorte l’artiste officiel de la période, portant la Révolution au coeur de la discipline artistique, au travers d’actions majeures la suppression de l’Académie ou la création du Musée national (futur Musée du Louvre). Il honore des commandes d’Etat, mettant en scène la première Fête de l’Etre Suprême et dessinant des costumes officiels à la demande du Comité du Salut Public.
C’est à cette période qu’il peint une de ses toiles les plus « icôniques », pour rendre hommage à un de ses amis et camarades, assassiné par Charlotte Corday. Sa représentation contribuera fortement à la réputation de martyre du révolutionnaire.
Il est un des rares survivants parmi les proches de Robespierre après la chute de ce dernier en juillet 1794 et parvient à se refaire un nom comme portraitiste puis se rapproche à partir de 1797 de Napoléon Bonaparte, qui le fascine et dont il essaiera de capter la force et l’intensité dans bien des toiles.
Artiste aux mille vies, resurgissant tel un phœnix de périodes tourmentées et instables, faisant la jonction entre l’Ancien Régime et le monde d’après, il reste essentiel à notre compréhension de l’évolution de la peinture française. Car loin d’être un peintre classique – ce à quoi nous le réduisons trop facilement aujourd’hui, c’est un artiste militant, avant-gardiste, qui s’empare des codes de son époque pour mieux les détourner.
Le (re) découvrir dans son contexte historique, tel que construit par la stimulante exposition du Louvre est un vrai plaisir intellectuel et esthétique.
Bravo.
FB









Merci pour ce portrait !
Avec grand plaisir.
Magnifique. Tu donnes vraiment envie d’aller contempler l’œuvre de David au musée. Je suis toujours fasciné par ces personnages qui ont su traverser les régimes, qui ont vécu tant de bouleversements politiques. Un peintre pour l’Histoire et dans l’Histoire.
Très bel article. 🙏🏼
Merci beaucoup ☺️
Je pense que c’est l’exposition la plus stimulante que j’ai vue cette année. Je ne peux que recommander.
J’en profite pour te souhaiter un très joyeux Noël.
Très bon Noël à toi aussi ✨