Exposition – Orson WELLES (2025)

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid!
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher
Charles Baudelaire, L’albatros

La Cinémathèque consacre cette saison une exposition à ce monstre sacré qu’est Orson Welles (1915-1985). Surdoué et souvent incompris par son époque, il laisse une trace indélébile sur le cinéma du XXe siècle.

A l’âge de 5 ans avec son chien César

En regardant cette photographie, nous voyons déjà un garçon empli de la détermination qui va lui permettre d’embrasser bien des disciplines artistiques au cours de sa vie ; nous sommes aussi frappés par son regard de presque adulte. Né à Kenosha, une petite ville du Midwest, privé de sa mère à l’âge de neuf ans, il intègre à onze ans un école qui privilégie l’enseignement artistique et devient de manière très précoce un acteur metteur en scène, ce qu’il restera toute sa vie. De son enfance heurtée, nous pouvons penser qu’il a hérité une volonté de s’en sortir chevillée au corps (interprétation personnelle, que je revendique !).

Un artiste sans âge
Nous gardons tous en mémoire cet homme massif qu’il était à la fin de sa vie, quand la vieillesse l’a rattrapé.

Autoportrait avec son chien Blitz

Mais dès ses jeunes années, il embrasse des rôles d’hommes mûrs, se grimant à coup de postiches sur les scènes de théâtre pour camper des héros shakespeariens qui ont le double de son âge. Nous le retrouverons plus tard en Charles Foster Kane dans son premier film, Citizen Kane (1941), où il incarne à 26 ans le personnage principal (il voulait, pour son premier long métrage, adapter « Au cœur des ténèbres » de Conrad, où il aurait également incarné un personnage dans la force de l’âge – le projet, trop pharaonesque pour les studios hollywoodiens, a été abandonné) ; il défie le temps qui passe, homme jeune qui voudrait être vieux avant l’âge, puis homme âgé qui voudrait être jeune (Il s’affichera dans ses vieilles années avec une artiste yougoslave, Oja Kodak, sa cadette de plus de trente ans, qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie, inversion des âges).

Un artiste complet
Cinéma, théâtre, où il peut à la fois être acteur, metteur en scène, monteur et costumier, dessinateur, magicien (il a pris des leçons avec Houdini), homme de radio et analyste politique de gauche, il semble pouvoir tout faire, comme s’il survolait toutes les disciplines artistiques.

Dessin pour Falstaff (1965)

C’est un démiurge, un artiste comme il en existe peu (il m’a fait penser à Léonard de Vinci), qui laisse son art s’exprimer au travers de bien des canaux, un génie en quelque sorte (je n’ai pas peur des mots). Et comme nous le savons et nous l’allons voir, les génies sont le plus souvent incompris, trop en avance sur leur époque.

Un artiste cultivé
Orson Welles s’est nourri de lectures classiques, qu’il adaptera à la radio, au théâtre ou au cinéma. William Shakespeare n’a pas de secret pour lui, il adapte « Macbeth », « Falstaff », « Othello », entre autres.

Orson Welles sur le tournage de Macbeth (1948)

Karen Blixen, Franz Kafka, Jules Verne, Stevenson, Emily Brontë, H.J. Wells, Alexandre Dumas, autant de références qui parcourent son oeuvre, sa connaissance de la littérature classique donne le tournis. Car au-delà du fait qu’il ait lu tous ces livres, il sait en extraire la substantifique moelle, comme dirait Rabelais (devant une telle érudition, je n’ai pas peur de faire cette citation 😉) pour les interpréter et en rappeler le sens profond.

Un artiste engagé et subversif
Engagé politiquement dès son jeune âge, il adapte de manière révolutionnaire des pièces de Shakespeare, données à New-York, « Macbeth vaudou » en 1936, joué par des acteurs noirs et « Jules César » en 1937 où il évoque la montée du Fascisme en Europe. Dans l’effervescence créatrice de l’époque, il fait à la fois scandale et crée de grands succès.

Jules César

Au gré de ses films, il dénoncera le pouvoir des élites (« Citizen Kane »), le racisme et le pouvoir policier (« La soif du mal », 1957), l’absurdité du monde (« Le Procès », 1952). Ce qui lui vaudra d’être surveillé à partir de 1941 par le FBI, sous soupçon d’appartenance au Parti Communiste.

C’est un artiste qui n’a pas peur de choquer pour réveiller les consciences ; c’est ce qu’il fera en 1938 à la radio RKO, quand il provoquera un vent de panique en adaptant « La guerre des mondes » de H.G. Wells. Ou quand il s’en prendra à William Randolph Hearst, un magnat de la presse américain au travers de « Citizen Kane ».

Un artiste incompris
 « Citizen Kane », revenons-y, son premier film, pour lequel il décroche un budget de 800 000 dollars, et qui, bien que considéré désormais comme un chef d’œuvre, va souffrir du boycott organisé par Randolph Hearst et perdre de l’argent. A partir de là, ses œuvres suivantes produites par les Studios hollywoodiens vont être caviardées. Il perdra la main sur son deuxième long métrage « La splendeur des Amberson », qui sort sur les écrans en 1942, mutilé ; la RKO publiera ce slogan bien révélateur à cette occasion « Place au spectacle, pas au génie ! ». Ce sera également le cas de « La dame de Shangaï » (1947), tourné avec en vedette sa femme, Rita Hayworth.

D’une rousse mémorable, aux cheveux longs, il a fait une blonde aux cheveux courts

Il quittera les États-Unis pour l’Europe en 1947, il y reviendra en 1957 pour tourner « La soif du mal », lui aussi malmené au montage, qui ne sera quasiment pas vu aux États-Unis. Victime d’une censure rampante, il ne connaîtra jamais le succès, qu’auront finalement ses œuvres sur le long terme.

Un artiste metteur en scène génial
Avec des intuitions parfois fulgurantes, son génie se déploie dans la mise en scène, où sa manière novatrice laissera bien des empreintes chez les générations futures de cinéastes. Nous avons déjà vu comment ce surdoué avait monté des pièces de théâtre dans les années 1935/1940 d’une grande modernité, il faut également saluer son art de la mise en scène filmique. Il utilise toutes les ressources techniques à sa disposition, les très longs plans séquence (je vous recommande la scène d’ouverture de « La soif du mal » ou la scène de danse dans « La splendeur des Amberson »), il travaille également sur la profondeur du champ, les plongées / contre-plongées, mais aussi sur la lumière, laissant l’ombre découper les silhouettes et les alentours. L’exposition de la Cinémathèque permet de bien comprendre les techniques qu’il utilise.

La scène finale de « La dame de Shangai », avec ses images réfractées

Il sera une inspiration pour bien des metteurs en scène des générations suivantes, François Truffaut, Woody Allen, entre autres et même, surprise de l’exposition, Joe Dante et ses « Piranhas », où il cite une séquence de « Citizen Kane » en 1978.

Un artiste acteur
En plus de mettre en scène les autres, il mène en parallèle une carrière d’acteur, jouant dans la majorité des pièces qu’il met en scène ou des films qu’il tourne ; après son « exil » en Europe, s’il court le cachet bien des fois, apparaissant dans des publicités pour le vin ou autre, il sera reconnu dans des prestations qui feront date, comme celle qu’il offre dans « Le troisième homme » (Carol Reed, 1948).

Sa fin de vie ne sera pas celle qu’il aurait méritée, c’est un génie trop en décalage avec son époque – comme la plupart des génies. Il nous laisse cependant une oeuvre hors-norme, hors-temps et qui ouvrira bien des perspectives aux cinéastes des générations suivantes.

Je vous recommande chaleureusement cette exposition didactique et vraiment intéressante, pour mieux faire la connaissance de ce monstre sacré.

FB