«-Je sais qui vous êtes.
– Alors vous en savez plus que moi »
Ce dialogue entre Bruce Springsteen et un vendeur de voiture représente une métonymie presque parfaite de ce film. Loin d’être un biopic au long cours illustrant les faits et gestes du grand homme, il va se concentrer sur la période où, après le succès planétaire de son album « The river » (1980), la rock-star en devenir élabore «Nebraska », son disque suivant, tout en tâtonnements presque ontologiques qui l’écartent de son rock habituel.
Il n’est pas besoin d’aimer « The Boss » et sa musique pour se laisser emporter par ce portrait très intime d’un homme qui cherche à exorciser les démons de son enfance au travers de la musique. Dans la noirceur désespérée des bad lands contés par Terrence Malick, dans l’obscurité glaçante de « La nuit du chasseur » de Charles Laughton, dans des virées nocturnes pour voir son ancienne maison et au travers d’incursions en maraude dans des parcs d’attraction fatigués, il part sur les traces de l’enfant qu’il était. Car dans cette oeuvre où les femmes resteront en périphérie (ses sœurs par exemple n’apparaissent même pas), le sujet central est la relation difficile du héros avec son père. Film de dépression et de rédemption en forme de road movie intérieur, il construit des correspondances entre avant et maintenant pour mieux faire sentir le poids du passé dans le présent.
L’œuvre nous parle aussi de la création artistique, nous pensons à tous ces artistes qui puisent dans leur souffrance intérieure la beauté d’un art singulier. Envers et contre tous, Bruce Springsteen, soutenu par son agent, va se battre contre lui-même et contre les autres pour livrer un album très personnel, qui dit sa détresse intime, à l’opposé de ce qui est attendu par sa maison de disques. Solitaire jusqu’à l’extrême, tendu uniquement vers ce but, à rebrousse-poil de sa carrière toute tracée, nous sentons que c’est un Graal personnel qui se joue ici.
Scott Cooper explore depuis le début de sa carrière de réalisateur l’envers du rêve américain au travers de vies cabossées, chanteur de country vieillissant, soldat brisé par la guerre ou âpres destins de femmes pendant la Conquête de l’Ouest (« Crazy heart », « Les brasiers de la colère », « Hostiles »), il trouve ici tout naturellement un protagoniste idéal, en ce chanteur qui lui-même arpente la face sombre de l’Amérique (1) au travers de son oeuvre. Nous sentons toute la connivence entre les deux, ce qui donne au film un aspect extrêmement touchant. Fasciné par son héros, il ne le lâche jamais, sa caméra le détaille souvent en gros plans, qui au lieu de donner accès à sa vérité, renforcent plutôt son côté énigmatique.
Jeremy Allen White est un troublant Bruce Springsteen, ni tout à fait lui, ni tout à fait un autre, avec de faux airs d’Al Pacino et de Dustin Hoffman, comme s’il convoquait ces monstres sacrés de l’époque à l’appui de la véracité de son personnage. Dans une composition tout à fait magistrale, il réussit à faire exister ce protagoniste solitaire et taiseux par les expressions et les regards.
Notons également la présence de Stephen Graham (à qui nous devons une incroyable performance dans la série « Adolescence »), qui joue ici le père, presque aussi renfermé que son fils, présence surplombante d’une adolescence finalement pas si facile que cela.
Un film émouvant que j’ai beaucoup aimé.
FB
(1) Je vous conseille de lire les paroles de l’album « Nebraska ».

Magnifique critique qui ravive les moments forts, les puissantes émotions qui traversent le film de Scott Cooper. On sent en effet une grande proximité entre le réalisateur et son sujet, d’autant plus manifeste par le choix de la période qu’il choisit d’illustrer.
Il est regrettable pourtant que ce biopic sur Springsteen ne trouve pas son public. J’ose croire qu’après lecture de ton article, ils seront nombreux à se précipiter en salle pour le voir.
Merci beaucoup pour ton commentaire, j’avoue avoir cité le cinéaste en comprenant d’après internet ses intentions. Si tu as vu des films de lui, est-ce que tu m’en recommanderais un ?
J’en ai vu plusieurs et, pour être tout à fait franc, je n’ai pas été à chaque fois emballé pleinement. J’ai chroniqué « les brasiers de la colère » et « Hostiles ». J’ai tout de même envie de voir « Crazy heart » qu’on m’a recommandé chaudement.
Tu donnes envie d’aller le voir. Pourtant, je ne suis vraiment pas fan des « biopics », comme on dit aujourd’hui, qui ne vaudront jamais un bon documentaire. Mais comme c’est le réalisateur de Hostiles (que j’avais beaucoup aimé) qui réalise, je suis plutôt confiant. 😀
Si tu le vois, dis-moi ce que tu en auras pensé. Et merci pour ton commentaire.
C’est toujours un plaisir de te lire. 🙂