Cinéma – Jafar PANAHI : Un simple accident (2025)

« Toutes les choses qu’on ferait volontiers, qu’il n’y a apparemment aucune raison de ne pas faire et qu’on ne fait pas ! Ne serait-on pas libres ? » Samuel Beckett

Après avoir raflé les prix les plus prestigieux des festivals européens (Venise, Locarno, Berlin) pour certaines de ses œuvres, le cinéaste iranien Jafar Panahi a remporté en 2025 la Palme d’or à Cannes pour ce film éminemment politique. A l’instar de son compatriote Mohammad Rasoulof, c’est un militant engagé contre le régime iranien, ce qui lui a valu d’être inquiété par les autorités depuis 2010, avec plusieurs séjours en prison, des interdictions de sortie du territoire, jusqu’à pouvoir quitter le pays en 2023, après avoir été relâché suite à une grève de la faim ; pendant toutes ces années, il a continué à filmer de manière clandestine (et c’est également le cas ici). En ces temps troubles où le mélange des genres conduit des hommes d’état autoritaires (pour ne pas dire plus) à se poser en défenseurs des droits humains, jusqu’à briguer le Prix Nobel de la paix, ces voix courageuses sont essentielles.

Alors qu’il roule dans la nuit avec sa femme et sa fille, un homme est victime d’une panne de voiture après avoir écrasé un chien, il est secouru par deux hommes, dont l’un d’entre eux, Rahid, va le suivre et le kidnapper. L’histoire nous dira ensuite pourquoi.

S’agit-il ici d’un simple accident ou bien plutôt d’une succession d’accidents qui viennent courber le fil du film. Car c’est un vrai suspense qui s’empare du récit, la première scène, toute en plans de personnages dans la pénombre, coupés à mi-corps ou cachés dans les recoins nous fait basculer dans un film noir, et qui pourtant va nous proposer bien d’autres facettes d’ici au dénouement. D’un film sec, à l’instar de la sécheresse du désert qui entoure les espaces urbains, nous allons passer à une sorte de road movie, à bord d’un van où s’est embarquée une collection de personnages désassortis, une communauté de souffrance, qui ont pour point commun d’avoir été détenus (et torturés) dans les geôles du régime iranien. Et, aussi étrange que cela paraisse, l’humour et la drôlerie s’immiscent au milieu de cette tragédie (j’ai pensé à « Anora », la Palme d’or de l’année précédente).

Ce que le film questionne ici, c’est un dilemme moral bien ancien autour du droit à la vengeance et à l’auto-justice. Qui est posé ici de manière très subtile et très humaine, je vous renvoie à la scène de l’accouchement par exemple. Car se mêle à ce premier sujet celui de la manière dont on survit dans un régime totalitaire ; la vie a repris ses droits pour ces victimes, mariage, carrière professionnelle, toutes manières de se projeter dans un avenir, cabossé, certes, mais un avenir quand même, ce qui nous dit la force de leur résilience en tant qu’êtres humains.

C’est un pays inexorable, où nous sentons sans cesse un état glaçant en surplomb des citoyens, évoqué par petites touches autour de l’intrigue principale (qui est à elle seule une démonstration de la répression aveugle et féroce), la corruption (un état où il faut payer les vigiles, les infirmières à l’hôpital), la surveillance généralisée, la condition féminine dégradée (les fantômes noirs croisés en marge des rues, l’impossibilité pour une femme d’être admise même en urgence dans un hôpital, sans son mari), l’impunité des bourreaux, toutes choses qui nous éloignent bien loin de l’état de droit. Et pourtant, le cinéaste nous donne ici une merveilleuse leçon de fierté, ou comment ces personnages vont avoir le sursaut nécessaire qui leur permettra de conserver leur humanité. La dernière scène en est un exemple absolument incroyable.

Magnifique.

Actuellement en salle.

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