Fin 1984, à Paris, dans le XVIIIe arrondissement, Marcelle Pichon, ancienne mannequin, se laisse mourir de faim et tient un journal de son interminable agonie, qu’elle documente au long des 45 jours que dure son calvaire ; son corps ne sera retrouvé que dix mois plus tard, signe de sa totale solitude. Touché par ce faits divers, qu’il découvre pendant le Covid, l’écrivain français Grégoire Bouillier décide de mener son enquête pour comprendre qui était cette femme et, en quelque sorte, lui redonner parole et dignité.
En incise, ce que je trouve merveilleux dans la littérature, c’est sa richesse inépuisable, genre tonneau des Danaïdes (1) ; si vous aimez lire, elle sème au creux de vos mains une pépite après l’autre, en forme de livres qui vous surprennent, vous font voyager et réfléchir. J’étais la semaine dernière en pleine Révolution maoïste avec Yan Lianke (« Aussi dur que l’eau », 2000), après un détour chez les chasseurs de temples mayas au XXe siècle (Laetitia Bianchi « Bonampak », 2025) et cette semaine, je m’absorbe dans « Le petit arpent du Bon Dieu » (Erskine Caldwell, 1933), où je partage la vie des fermiers et ouvriers de l’Amérique profonde au moment de la Grande Dépression. Juste avant de partir à l’aventure de ces terres lointaines, je me suis ancrée pour un bon moment à Paris, dans ce récit hors-norme, qui m’a fascinée de bout en bout.
Car c’est une investigation haletante à laquelle vous convie l’auteur, difficile de lâcher ce pavé de presque 1300 pages que son art du récit rend addictif. Dans ce roman à la première personne, nous le découvrons au début de l’ouvrage en panne d’inspiration, en recherche de sens à sa vie, entre ses démêlés avec Pôle Emploi qui le renvoient à son statut de senior et son désœuvrement littéraire, il est en pleine crise existentielle. La découverte de ce faits divers inhabituel va redonner du sens à son quotidien (et le remplir en quasi-totalité, il s’absorbe tout entier dans cette quête).
De Marcelle PIchon, il va explorer l’existence, remonter l’ascendance, traquer la descendance, investiguer les collatéraux, passer au crible les lieux de vie et faire revivre les différents contextes historiques qu’elle a traversé. C’est un travail minutieux tous azimuts de reconstitution auquel il se livre, à force de recherches au long cours. Il est capable, par exemple, de disséquer une photo pendant des pages pour essayer de comprendre ce qui se joue là, jusqu’à demander à un artiste connu de donner sa version du cliché. Nous le suivons dans son parcours poétique d’enquêteur chevronné en retenant notre souffle, guettant les découvertes, souvent ténues, parfois incroyables, qu’il nous livre au gré des pages.
Retrouver la trace de cette femme, dans l’état-civil de ses parents, dans la géographie du XVe arrondissement au moment de l’Occupation (elle est née en 1921), dans le milieu du mannequinat au sortir de la guerre, devient une obsession qui l’occupe ses journées entières. Et il nous fait voyager dans ces vies par procuration, ces artisans et ouvriers qui ont quitté leur Berry natal pour tenter leur chance dans la capitale, tous ces parisiens pris dans l’étau de l’Occupation, dont il égrène la chronologie et tous ceux que Marcelle côtoiera après-guerre.
C’est passionnant de voir passer ces histoires, qui semblent le reconnecter à la chaleur des relations humaines, jusqu’à le conduire à entremêler son récit personnel à celui qu’il essaye de faire surgir pour elle. Et c’est bouleversant. Nous comprenons qu’à la solitude de Marcelle répond celle de l’écrivain, un lien fort se tisse dans les interstices du récit : dans la rédemption qu’il lui offre, il y a sa rédemption à lui.
Au fil des pages, il nous dévoile sa vision du monde d’aujourd’hui, sur bien des sujets d’actualité, de manière assez affirmée et parfois très humoristique. Je vous recommande par exemple son chronométrage des temps accordés aux différents sujets par les journaux télévisés, hilarant.
Dans ce registre drolatique, n’oublions pas de citer ses dialogues « ping-pong » avec Penny, la jeune assistante qu’il emploie pour l’aider, et qui a décidé de se désigner à la troisième personne (« celle-ci »), les échanges entre eux sont vifs et irrésistibles, c’est un alter-ego, dont je me suis demandé s’il ne l’avait pas inventé pour converser avec lui-même.
Loin d’être une œuvre sur la mort, du genre « contemplation-morbide-d’un-faits-divers », c’est un livre où vie et dignité reprennent leurs droits, dans une tentative réussie de faire exister l’humanité qui nous habite.
J’ai adoré.
FB
(1) Les Danaïdes étaient les filles du roi Danaos, qui après avoir épousé leurs cousins, les ont tués (avant qu’ils ne les tuent, soyons précise) et ont été condamnées à remplir sans fin un tonneau troué (c’était la minute « culture grecque » 😉

Ton enthousiasme est communicatif ! Les 1300 pages me font un peu peur tout de même.
Hâte de lire une chronique sur « le petit arpent du bon dieu » que je ne connais sous la forme de l’adaptation cinématographique qu’en a fait Anthony Mann.
Franchement, ça se dévore, le seul inconvénient du format est pour le tenir pendant la lecture ou lui trouver une place dans un sac 😉
Merci pour ton commentaire, plus qu’un livre, c’est un projet, il a d’ailleurs fait un site internet où il a compilé toutes les pièces recueillies, c’est énorme.
Quant au format, le seul problème qu’il pose c’est pour le tenir pendant la lecture ou le caser dans un sac, pour le reste, ça se dévore presque d’une traite (j’exagère un peu, certes 😉)
merci pour cette chronique. Moi aussi je suis fan de Grégoire Bouillier . ( il a aussi écrit des petits livres très courts ) mais depuis le dossier M ce sont des enquêtes fleuves minutieuses comme tu dis très bien . Nous sommes happés par le texte . Bravo pour cette recommandation.
Merci pour ton commentaire, je me lancerai sûrement dans le « Dossier M » bientôt. J’aime beaucoup sa manière de mélanger son histoire à celle qu’il raconte, avec un bon équilibre, qui laisse la place première à son sujet.