Cinéma – Edward BERGER : Conclave (2024)

« Satan a séduit le Pape en lui offrant le pouvoir », Vassili Rozanov (1856-1919)

Voilà un film ambitieux qui s’empare d’un sujet « de niche », si je puis dire, à savoir le moment où les cardinaux sont réunis en conclave pour élire un nouveau pape. J’avoue avoir hésité à aller le voir craignant une certaine austérité ennuyeuse, mais, rassurée par les critiques et appâtée par la mention « thriller » qui trônait en haut des affiches, j’ai sauté le pas. Bien m’en a pris, bien que je ne soit pas sûre d’avoir vu le même film que d’autres.

En effet, l’intrigue « policière » avec sa cohorte de rebondissements à la limite du crédible est ce qui m’a le moins passionné. En revanche, dans les marges de ce fil directeur principal se découvrent d’autres récits de mon point de vue moins linéaires et plus intéressants.

Il y a tout d’abord ce que cela dit de la place de la femme, elle est là pour être servante de Dieu mais également des hommes de Dieu. Petites silhouettes discrètes, muettes et voilées, elles hantent les lieux qui seront ensuite occupés par eux seuls, et les préparent pour leur confort ; le personnage à forte personnalité confié à Isabella Rosselini ne fait que mieux mettre en lumière l’effacement des autres femmes. Dans la religion catholique, comme dans d’autres, il ne fait pas bon être de sexe féminin (j’ai failli écrire : du sexe faible !).

Et surtout, ce que j’ai trouvé extraordinaire ici, c’est la dialectique entre les valeurs fondamentales de cette religion (l’humilité surtout) et la notion de pouvoir. C’est comme si se donnait à voir ici un condensé de l’histoire du Christianisme, traversé depuis l’origine par des mouvements de balancier chronologiques, pureté, décadence puis retour aux valeurs originelles ; on peut citer comme exemples historiques la création de l’Ordre de Cîteaux à la fin du XIe siècle en réaction à l’égarement de l’Ordre de Cluny dans l’argent et le pouvoir temporel, la période de la Réforme au XVIe siècle qui voit émerger le Protestantisme en rejet des dérives de l’Eglise Catholique ou encore la naissance du Catholicisme social au XIXe siècle, au sein d’une Eglise Catholique qui ne porte plus les valeurs sociales de l’époque. Le film est pour moi une allégorie de cet antagonisme, au travers des tiraillements des candidats à l’élection, dont les motivations profondes pour aspirer à cette charge ne sont pas des plus limpides ; et c’est passionnant.

Il faut également saluer le travail raffiné sur les sons et les couleurs, qui renforcent l’impression d’un univers hors du monde (à tel point que l’irruption certains objets modernes, comme la cigarette électronique, par exemple, paraît incongrue), avec ses codes propres.

Enfin, citons le plaisir de retrouver des acteurs comme Sergio Castellito, Stanley Tucci et Ralph Fiennes (ce dernier trop rare à mon goût) qui savent incarner avec l’ambigüité requise ces personnages à l’épreuve.

FB