Chine – Excursion dans le Dongbei 东北 (2024)

La région du Dongbei est la plus septentrionale et la plus orientale de la Chine, ce qui n’est pas étonnant pour un sinophone, car « Dongbei » signifie « nord-est » ; elle est composée de trois provinces, le Liaoning (辽宁, « Paix Liao »), le Heilongjiang (黑龙江, « Fleuve du dragon noir ») et la province de Jilin (吉林, « Forêt propice »).

J’avais déjà eu l’occasion de m’aventurer à Shenyang, capitale du Liaoning, pour visiter les magnifiques tombeaux des fondateurs de la dynastie Qing (1644-1911) ainsi qu’à Harbin, capitale du Heilongjiang, ville la plus froide de Chine, où l’on peut admirer un festival de sculptures sur glace et sur neige et à Dandong, dans le Liaoning, où l’on peut apercevoir la Corée du Nord à l’horizon (voir articles sur ce blog).

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Ce qui fait le caractère unique de cet endroit frontière est d’être bordée par la Sibérie russe, la Corée du Nord et la Mongolie. C’est de plus le berceau de l’ethnie Mandchou, dont est issue la dernière dynastie d’empereurs, celle des Qing. Tout un creuset d’influences diverses, auxquelles il faut rajouter le Japon, qui a envahi la Mandchourie en 1931, comme signe précurseur de son offensive sur la Chine. Tout cela donne une région assez cosmopolite, où l’uniformité architecturale chinoise laisse la place à des ouvertures sur l’ailleurs.

Ma première étape a été Dalian, au bout d’une presque île qui regarde vers la Corée du Nord et où vous pouvez prendre des bateaux pour la Corée du Sud (15 h de traversée).

En arrivant à mon hôtel, je suis allée faire un tour sur la grande place avoisinante et j’ai été transportée dans des univers différents.

Un je ne sais quoi d’anglais
Une église perdue au milieu des voitures et des fils électriques
La façade d’une banque, qui ne déparerait pas à Wall Street

J’ai surnommé cette ville, qui m’a immédiatement plu, avec son atmosphère décontractée et estivale, la ville des libellules et des étoiles de mer (je deviens un peu chinoise dans la terminologie !). Les premières volaient en myriades, nous entourant dans leur bruissement aérien, les deuxièmes se dégustaient sur le port.

Un paiement par Q/R code et elles sont à vous

Au bord de la mer, en effet, un quartier occidental reconstitué permettait aux touristes (locaux) de s’offrir une déambulation exotique.

Entre Angleterre et Pays-Bas
Avec un phare occidental à l’horizon
C’est ici que vous pouvez déguster des oursins, étoiles de mer ou poulpes fraîchement pêchés et cuisinés
Et, pour les plus audacieux, une glace à l’oursin

Ce qui m’a fait venir dans cette contrée, c’est le souvenir de la ville de Port-Arthur, aujourd’hui district de Lushun dans la ville de Dalian, un endroit géostratégique, au nom évocateur, hanté par le souvenir de bien des nationalités : les Anglais, qui l’ont cartographié pour la première fois en 1860 et lui ont donné le nom de Port-Arthur, les Allemands et les Français, qui ont érigé les fortifications à la demande du gouvernement chinois à la fin du XIXe siècle, et enfin les Japonais et les Russes qui s’y sont affrontés plusieurs fois et ont occupé la ville tour à tour. Les Russes ont fini par rendre le port et sa base navale à la Chine en 1955. Longtemps la ville a été fermée aux étrangers, à l’exception de groupes de Japonais ou Russes qui pouvaient visiter certains sites avec des guides chinois ; ce n’est que depuis moins de vingt ans qu’elle peut se visiter librement.

De mes déambulations dans ces lieux de mémoire, je voudrais vous en faire partager deux, qui m’ont impressionnée.

La Prison de Lushun. Construite par les Russes en 1902, elle passe en 1905 sous le contrôle des Japonais, qui en feront un camp de concentration et de travail, actif jusqu’à 1945, quand l’Armée rouge s’en empare (pour mieux comprendre notre actualité, il ne faut pas oublier les importantes relations entre Chine et Russie tout au long des siècles).

Une austère façade de briques rouges accueille le visiteur

On estime que 450 000 prisonniers y ont été incarcérés pendant la période, dans des conditions plus que précaires.

A 10 par cellule de 3 mètres sur 6 environ
Chaque prisonnier recevait un matricule à trois chiffres en guise de nom
Couloirs desservant les cellules

L’ensemble comprend également une salle de tortures, que je n’ai pas voulu photographier, ainsi qu’une salle qui servait pour les exécutions par pendaison.

Nous visitons également des salles de travail, les prisonniers y passaient dix heures par jour, des salles de « rééducation », où ils subissaient un embrigadement culturel intensif et une infirmerie qui ne semble pas avoir servi uniquement à soigner les prisonniers.

Les Japonais avaient poussé le système à un raffinement extrême, en instituant des traitements différenciés selon que les prisonniers collaboraient ou non (meilleure nourriture, uniforme de couleurs différentes…).

Tout cela nous rappelle de bien sombres heures de l’histoire occidentale…

Après ce haut lieu du tourisme rouge, ouvert en 1971 au public et fréquenté par de nombreuses familles (je suis toujours très étonnée de voir des enfants dans ces environnements, c’est bien différent de chez nous – pour mémoire, alors que la visite d’Auschwitz est déconseillée au moins de 14 ans, ici j’ai vu des écoliers de 8/10 ans avec leurs professeurs), je suis allée rendre visite au Cimetière Russe, à quelques kilomètres.

Le monument à l’entrée

J’étais seule, le gardien est sorti de sa guérite et m’a demandé de quelle nationalité j’étais, s’attendant sûrement à ce que je dise : « Russe » (j’ai en effet surtout croisé des touristes russes à Dalian, qui n’est qu’à 1000 kilomètres de Vladivostok, par exemple). Il a dû être étonné de ma réponse.

Si la prison nous montre la sauvagerie des luttes entre les peuples voisins, nous voyons ici leur récurrence dans le temps, au travers des différents âges des tombes qui la compose.

La première partie de cet ensemble, qui abrite 15 000 tombes de soldats et marins, est celle de l’Armée Rouge, toutes ces victimes sont tombées lors des affrontements de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, quand les Russes ont délogé les Japonais de la presqu’île.

Forêts d’étoiles sanglantes contre le vert des arbres
Un lieutenant russe mort à 27 ans
Alignement de tombes soviétiques

Au centre du cimetière, deux statues en déploration entourent une immense obélisque mortuaire.

Cet ensemble fait comme une séparation entre les deux parties chronologiques du cimetière, nous pénétrons ensuite dans la partie impériale, où sont enterrés les soldats et marins tués entre la fin du XIXe siècle et le début du siècle suivant, toujours dans leur lutte contre les Japonais.

Tombes ornées de croix russes
A la croisée de deux bosquets, un monument orthodoxe
Et cette tombe imposante, sûrement d’un grand personnage, gardée par un ange

Cet endroit était magique, à bien des égards, le silence et la sérénité entourés de cette nature luxuriante, avec un ciel tout juste traversé de quelques ondées ; et surtout, voir ces deux époques, l’Empire russe et l’Empire soviétique, réunies dans la mort par le hasard de la géostratégie, après avoir été affrontées dans l’Histoire, est quelque chose d’unique. Je pense que cela n’était pas pour rien dans la profonde paix que j’ai ressenti ici.

Je ne peux que recommander cette excursion à Dalian et alentours, vous pouvez également profiter de plages très agréables le long d’une côté qui reste belle malgré quelques défigurations de béton telles que nous les connaissons bien ici.

FB