Littérature – Howard FAST : Spartacus (1951)

Spartacus. Voilà un personnage qui a exercé une véritable fascination au cours du temps.

Nous savons qu’il a vraiment existé, c’était un esclave thrace (actuelle Bulgarie et Turquie), ayant fui son école de gladiateurs en 73 av JC, pour se réfugier dans la campagne, avec quelques compagnons, auxquels se joignirent d’autres rebelles jusqu’à atteindre plusieurs dizaines de milliers d’hommes. A leur tête, il lance la troisième guerre servile, la plus inquiétante pour Rome puisque se déroulant cette fois-ci sur la péninsule avec Capoue comme épicentre (les deux premières avaient pour théâtre la Sicile). Pendant trois ans, cette troupe va résister aux armées romaines, jusqu’à ce que la rébellion soit écrasée par le Général Crassus et Spartacus tué au combat. 6000 esclaves seront crucifiés le long de la célèbre Voie Appienne, en représailles.

Spartacus deviendra à partir de l’époque moderne une figure de la résistance à l’oppression, un symbole de liberté et de révolution, repris par exemple de manière explicite dans la fondation en 1914 par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht du mouvement d’extrême gauche appelé « Ligue spartakiste » en Allemagne.

Il n’est pas étonnant que son parcours ait intéressé Howard Fast (1914-2003), fils- d’immigrants Juifs/Ukrainiens aux Etats-Unis, obligé de travailler dès l’enfance et qui devient marxiste à l’adolescence. Il sera fidèle au Communisme jusqu’à être inquiété sous le Maccarthysme, ce mouvement aussi appelé « peur rouge », qui de 1950 à 1954 va traquer les Communistes aux Etats-Unis, sous l’impulsion du Sénateur Joseph Mac Carthy et va s’en prendre notamment à des artistes comme Charlie Chaplin, Sterling Hayden, Dalton Trumbo ou Dorothy Parker. Howard Fast, ayant refusé de donner des noms de complices, est condamné à trois mois de prison en 1951, c’est là qu’il écrit le roman dont nous parlons.

Ce contexte éclaire l’oeuvre, qui peut s’analyser comme un vrai manifeste d’insurrection contre le capitalisme. D’un personnage insurgé de la Rome antique, il fait un héros politique, comme un Messie avant l’heure (1).

J’avoue avoir ouvert le livre un peu à contrecoeur, je ne suis pas un grande fan de peplums (et d’ailleurs, je n’ai pas vu le film de Stanley Kubrick tiré du roman, peut-être à tort). Mais c’est tout autre chose que j’ai découvert là, une oeuvre d’une puissance telle qu’elle m’a emportée ; oui, j’ai adoré.

La manière d’organiser le récit, tout d’abord, qui est loin d’être linéaire. Quand l’histoire débute, nous faisons la connaissance d’un jeune noble romain Caïus, qui fait route vers Capoue avec sa soeur Helena et une amie de celle-ci Claudia, juste après que la révolte de Spartacus ait été matée par le Général Crassus. Le fil chronologique sera plusieurs fois bousculé de cette manière, entre présent et passé, conférant à l’histoire une réalité presque concrète.

Spartacus ne se raconte pas lui-même, il est dit par les autres, ce sont eux qui le décrivent, le Général Crassus et le Sénateur Gracchus en premier lieu, également le propriétaire de l’école de gladiateurs, Batiatus, la compagne de Spartacus, Varinia et certains de ses fidèles amis. Pour les uns il est moins qu’un homme, pour les autres un héros immense. Au travers de ces récits croisés se dessine donc un être contrasté, énigmatique, qui n’est presque plus humain et tend ainsi au symbolique.

Récit dramatique et lyrique à la fois, d’or et de sang, le livre oppose la vie rude et inhumaine des esclaves à la douce existence confortable des nobles romains et il faut toute la puissance d’écriture de l’auteur pour tomber à aucun moment dans le cliché. Le ton est donné dès la séquence d’ouverture où au voyage confortable des trois jeunes romains se mèle la puanteur et le spectacle atroce de ces esclaves crucifiés le long de la route, dont ils n’ont cure, le considérant comme un désagrément passager ou, pire, fascinés par la mort et la douleur.

Car la force du livre est là, renverser les valeurs traditionnelles, pour nous montrer une Rome décadente, où l’élite n’a plus aucun désir spontané et naturel et multiplie les raffinements déviants pour tromper son ennui. Nous le voyons au travers des chassés-croisés sexuels du début, qui ne sont qu’assouvissements charnels passagers, mais aussi dans la cruauté déployée face aux esclaves, ces sous-hommes auxquels on peut faire subir n’importe quoi en toute impunité, par exemple les faire combattre par paire jusqu’à la mort et tuer le survivant, juste pour le plaisir ; ou violenter une femme jusqu’à la mort ; ou encore crucifier 6000 d’entre eux pour faire un exemple, avec une foule avide qui vient les voir mourir et attend avec gourmandise le moment où le supplicié va prendre conscience de la douleur infinie qui l’habite. C’est là que le récit rejoint la doxa communister, selon laquelle le peuple pur et droit doit se libérer de l’oppression des Capitalistes retors et mauvais.

Paradoxalement, Spartacus va aussi susciter l’envie et l’admiration de certains des protagonistes, pour avoir vécu une vie qu’ils ne comprennent pas (plus ?), avec un idéal affirmé. Cela, le romancier le rend tangible au travers du magnifique personnage de Varinia, à la fin de son récit.

Je ne dévoilerai rien à ce sujet, je ne peux que vous engager à lire ce livre spectaculaire.

FB

(1) Il n’est pas du tout prouvé que Spartacus voulait menacer Rome, c’était plutôt le chef d’une troupe rebelle vivant en marge de la société, sans grand dessein.