Cinéma – Friedrich Wilhelm MURNAU : Sunrise/ L’Aurore (1927)

1927 est décidément une belle année pour le cinéma américano-allemand : alors que Fritz Lang réalise ce monstre sacré de cinéma qu’est « Metropolis », son compatriote Friedrich Wilhelm Murnau est invité aux États-Unis par les Studios de la Fox pour réaliser « Sunrise », un autre chef-d’œuvre.

F.W. Murnau a commencé sa carrière en Allemagne, réalisant des films dans la veine de l’expressionnisme, ce mouvement grinçant et halluciné en forme de survie, qui hante les arts depuis la fin de la Première Guerre Mondiale (où il a été mobilisé de 1914 à 1917, inutile de dire qu’il a touché aux racines de la vie et de la mort). Il n’a ensuite pas eu vraiment le temps de construire une oeuvre américaine, victime d’un accident de la route en 1931, à l’âge de 42 ans.

De lui, je n’avais vu qu’un film, « Nosferatu » (1922), qui m’avait marquée. Qui l’a vu n’a pu oublier ce personnage d’épouvante joué par l’acteur Max Shreck. Terrible et pathétique à la fois.

Nous pourrions réduire l’intrigue du film à la chose suivante : un homme, modeste de condition, vivant à la campagne, marié à une gentille femme et père d’un petit enfant, se retrouve envoûté par une belle tentatrice sophistiquée venue de la ville. Elle va lui suggérer de se débarrasser de sa femme en la noyant et de partir à la ville avec lui. Un dilemme affreux va alors s’emparer de cet homme en forme de choix entre damnation et salut. Je n’irai pas plus loin dans l’histoire pour ne pas vous gâcher le film, bien que je lèverai forcément des pans de voile en écrivant cette critique, soyez-en avertis.

C’est un film qui joue sur une opposition fondamentale, qu’il va décliner sur plusieurs registres.

Ce qui frappe tout de suite ici, c’est l’antagonisme évident entre les deux femmes, qui plutôt que deux personnalités sont deux archétypes. D’un côté la Jézabel tentatrice, toute en nuances de sombre, femme sophistiquée venue de la ville, brune, habillée de noir et très maquillée, qui retrouve son amant dans des marécages noyés de brouillard. De l’autre la fille simple de la campagne, blonde et naturelle, toujours entourée de lumière (même la nuit, son lit est baigné par la lune qui s’encadre dans la fenêtre de la chambre). La première propose à cet homme la mort (de sa rivale), la seconde lui donne la vie (de son enfant) en cadeau. L’une le soumet (« Tu es tout à moi »), la deuxième écoute ses désirs, ses joies et ses peines ; la première prend sans état d’âme, la seconde donne tout. Et si nous le voyons auprès de sa femme pendant la journée, c’est le soir qu’il a ses rendez-vous secrets avec son amante, toujours cette dichotomie qui rejoint celle issue du Christianisme, entre le blanc et le noir, le jour et la nuit, le paradis et l’enfer.

Je hasarderai qu’est ici l’essence même du film. Nous comprenons mieux les événements qui parcourent l’œuvre en suivant ce fil d’Ariane. La tentative de meurtre avorte car elle a lieu de jour, quand l’épouse a en elle toute cette force qu’elle tire de la lumière et, au contraire, la promenade en amoureux met cette même épouse en danger car elle a lieu de nuit, dans un environnement hostile. C’est une lecture que je partage avec vous ici.

La description de la ville est elle aussi très révélatrice, c’est un endroit dysfonctionnel, où vous risquez d’être fauché par ces véhicules qui vont à toute vitesse, où surgissent des mouvements de foule qui peuvent tourner mal, où les gens vous jaugent et si vous êtes différent, peuvent s’amuser un moment, avant de vous ostraciser. Dans une scène hallucinante, le héros poursuit un porcelet noir échappé d’une fête foraine, qui erre dans des soirées huppées sans comprendre où il est. Toutes les scènes de fête font penser à l’explosion qui a suivi, en Allemagne, la fin de la Première Guerre Mondiale, il fallait s’étourdir pour oublier. En cela, je trouve que le film est plus allemand qu’américain, il y a quelque chose de vraiment noir ici, bien différent de la manière dont les réalisateurs américains présentent la ville, même dans ses festivités. Celle-ci est ici au diapason de la tentatrice qui veut subjuguer cet homme simple venu de la nature.

Les acteurs, également, Janet Gaynor et George O’Brien, ont beau être américains, ils ont le physique d’acteurs allemands, c’est un film venu du vieux continent que nous voyons ici.

Le présent opus garde également des empreintes du fantastique qui faisait le fil de « Nosferatu » même s’il se veut très réaliste. Ainsi la fête foraine qui s’invite bizarrement dans l’histoire. Mais aussi le travail sur la lumière et l’ombre, particulièrement frappant dans les premières scènes, avec la superposition d’images, dans une virtuosité de mise en scène qui rappelle « Metropolis » que j’ai déjà cité plus haut.

Car cette histoire, après tout assez banale, ne serait rien sans la patte d’un metteur en scène hors pair, tout est ici pensé et construit au millimètre.

F.W. Murnau a mis en sous-titre de son film « Une chanson de deux êtres humains ; cette chanson à propos d’un homme et de sa femme est nulle part et partout, vous pourriez l’entendre n’importe quand et n’importe où », nous pouvons apprécier, avec presque un siècle de recul, combien l’oeuvre, bien qu’intemporelle comme le voulait le cinéaste, est inscrite dans son contexte historique, ce qui n’enlève rien à sa force.

Magistral.

FB