Loin ces scribes au cœur sordide
Qui dans l’ombre ont dit sans effroi
À la corruption splendide :
Courtisane, caresse-moi !
Et qui parfois, dans leur ivresse,
Du temple où rêva leur jeunesse
Osent reprendre les chemins,
Et, leurs faces encor fardées,
Approcher les chastes idées,
L’odeur de la débauche aux mains !
Victor Hugo, « Les rayons et les ombres » (1840)
En plaçant son dernier long métrage sous l’égide du grand poète français, Xavier Gianolli nous avertit : ce sera un film où le bien s’entremêle au mal, pour nous montrer la complexité des âmes et les torsions des idéaux face à la réalité.
De ce cinéaste à l’œuvre resserrée (9 opus en 23 ans), j’avais adoré les deux que j’ai eu l’occasion de voir, « L’apparition » (2018), un film à contre-courant des thèmes de l’époque, une enquête presque policière sur un miracle et « Illusions perdues » (2021) mettant en scène le roman d’Honoré de Balzac, dans une ronde enfiévrée et cynique.
Ici, encore un sujet tout à fait original, nous allons suivre le parcours de Jean Luchaire (1901-1946) et de sa fille Corinne (1921-1950) pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Le premier est, avant la guerre, un journaliste de gauche idéaliste et pacifiste, qui oeuvre à la réconciliation entre la France et l’Allemagne, avec l’appui d’organisations telle que la LICA (Ligue internationale contre l’antisémitisme) ; il se lie d’amitié avec Otto Abetz, un Allemand francophile qui poursuit les mêmes objectifs. Vient la guerre, Otto Abetz devient Ambassadeur du Reich en France et son amitié avec Jean Luchaire va dévier vers quelque chose de tout à fait différent.
Au centre du film, Corinne Luchaire (la lumineuse et intense Nastya Golubeva), qui va devenir une actrice renommée sous l’Occupation et tourner une dizaine d’œuvres, devenant la coqueluche de la capitale occupée. La caméra s’accroche à elle, jeune femme tourmentée et malade, qui s’oublie dans ces fêtes sulfureuses de fin de monde, emplies d’alcool, de cigarettes et autres drogues, et de sexualité débridée. Elle nous fait penser, toutes proportions gardées, à l’Anna Ferron de « L’apparition », figure féminine trouble et pure à la fois, que le cinéaste avait filmée avec la même tendresse.
Nous assistons ici à la lente dissolution d’un idéal qui conduit vers une dimension sombre. Par petites touches, nous allons voir ces deux protagonistes, Jean Luchaire et Otto Abetz faire des compromis, puis des compromissions, qui les éloigneront radicalement de leurs visées humanistes du début ; sans qu’ils se l’avouent à eux-mêmes. C’est un glissement progressif, d’abord on parle de patriotisme pour ceux qui restent par rapport à ceux qui ont rallié l’Angleterre, puis on commence à fréquenter Hitler d’un côté et Laval de l’autre, « pour limiter les dégâts » avec un objectif pacifiste qui ne cesse de se dévoyer. Et puis, avec le nouveau statut des Juifs, on finit par déclarer qu’un certain nombre de mesures sont acceptables et on en fait un éditorial. Et enfin, la saisie des biens des Juifs, au départ à des motifs de séquestre, donne lieu à des spoliations. Cela ira encore plus loin quand Jean Luchaire va se mettre en relation avec des acteurs du marché noir.
Avec un sens de la narration qui nous capte tout au long de cette oeuvre au long cours (3h20), le cinéaste nous dit, avec mesure et nuance, comment des humanistes convaincus peuvent se perdre en chemin. Il reste neutre, sans appuyer – même s’il glisse quelques notations à certains moments, comme dans le dialogue final où le metteur en scène qui a fait émerger Corinne et qui a perdu sa sœur dans les camps, lui répond, quand elle dit : « Je ne savais pas », « Est-ce que vous avez cherché à savoir ? ».
Nous voyons glisser, avec un réalisme confondant, ces deux hommes, Otto Abetz et Jean Luchaire, dans toute la noirceur de l’époque. Le réalisateur évite le manichéisme et les étiquettes toutes faites, le blanc d’un côté, le mal de l’autre. Et cela nous prend parfois à revers dans nos convictions.
La guerre est ici survolée, pas de bruits de bottes, quelques échos de rafles au lointain, bien loin du ressenti de la population moyenne. Tout est fête, belles voitures, vêtements au diapason – avec quelques uniformes rutilants- champagne et caviar à gogo, un monde fermé sur lui-même où l’élite s’acoquine avec l’occupant pour continuer à jouir du meilleur. Ah la scène orgiaque dans le château de Jean Luchaire, j’ai pensé aux « Damnés » de Visconti, qui avait conté un peu la même histoire quelques quarante ans avant. Il faut s’étourdir par tous les moyens possibles pour éviter le réel. La grisaille qui entoure les scènes postérieures à la guerre s’oppose ainsi aux couleurs de la période de l’Occupation.
Xavier Gianolli, dans ce films plus complexe qu’il n’y paraît, centre son attention sur la relation entre le père et la fille, homothétiques, qui partagent la même maladie (tuberculose), le même cercle amical et jusqu’au même cercle amoureux. Comme deux êtres qui seraient devenus jumeaux devant l’adversité.
C’est un film magnifique, aux dialogues très écrits et percutants, qui vient nous questionner sur notre appréhension de cette époque. Bien sûr les comédiens sont au diapason, ils donnent chair à cette histoire avec brio.
Je retiendrais d’une des dernières scènes du film la phrase du cinéaste Leonide Mogui : « Il nous reste le cinéma », qui pourrait s’entendre comme une profession de foi du cinéaste, qui cherche à nous montrer toute la complexité du monde.
Un très grand film, l’année commence bien.
FB

Très belle chronique qui me fait presque regretter de ne pas avoir autant apprécié le film de Giannoli.
Je trouve qu’il ne sort pas gagnant de la rivalité en miroir qui l’oppose à « Illusions perdues » : le rôle de la presse est ici aussi prépondérant, mais quoi de plus évident pour un fils de journaliste, mais aussi la maladie qui ronge Corinne et Jean, comme elle tua à petit feu Coralie, l’idéalisme battu en brèche de Luchaire/Rubempré, la description d’un monde privilégié, le jeu politique et les trahisons de coulisses,…
Tu soulignes à juste titre la relation homothétique entre Jean et Corinne, à la fois émouvante et ambiguë. J’aime aussi ce rapport complice entre Jean et Otto, amitié fraternelle qui les déporte dans leurs travers et les emporte vers le pire.
Le film aurait mérité une bonne coupe d’une heure, ou d’être servi en deux ou trois parties pour être apprécié davantage.
En voyant tous les portraits d’actrices qui entourent Corinne Luchaire, j’ai aussi repensé à ce beau film sur le cinéma sous l’occupation qu’était « Laisser-passer » de Bertrand Tavernier.