Arts plastiques – Eva JOSPIN : Grottesco (2026)

Il y a des moments où, même quand vous pensiez avoir vu bien de belles choses, au gré de toutes les expositions que vous avez parcourues au long des années, vous êtes surpris et émerveillé devant un(e) artiste, comme s’il était impossible d’épuiser la beauté de l’art. C’est ce qui m’est arrivé ici, au Grand Palais à Paris, qui exposait jusqu’au 15 mars les œuvres d’Eva Jospin et de Claire Tabouret (vitraux de Notre-Dame), un choc visuel et esthétique. Je voudrais ici m’attarder sur la première, cette artiste plasticienne qui fait son chemin avec une grande cohérence, comme elle nous l’explique au travers de l’audio guide.

Son oeuvre, très pensée et nourrie d’une grande culture historique, est faite de résonances et de dissonances à la fois.

Le titre « Grottesco » donne le la, faisant à la fois écho aux grottes sauvages qui habitent nos paysages et à la technique très élaborée des peintures grotesques du XVIe siècle, ces figures raffinées qui peuplent les plafonds et les murs de la Renaissance italienne, comme le souvenir d’une Rome antique réinventée. A l’instar de ces artistes de la Renaissance qui réconciliaient nature (sublimée) et civilisation, l’œuvre d’Eva Jospin oscille entre ces deux tendances.

Une arche parfaite, comme surgie de la gangue naturelle qui l’entoure

Elle use de bois, de carton découpé et de papiers colorés, parfois traversés de filaments de soie, pour dire les tumultes d’une cascade échevelée.

Comme de l’eau moirée aux replis élégants

Elle choisit parfois l’art minutieux de la broderie pour nourrir ses œuvres, n’hésitant pas à figer la nature dans un travail raffiné, installant une correspondance entre le monde naturel et les humains qui le manufacturent.

Sous-bois (2025)

Car c’est ce qui traverse son oeuvre, la mise en relation entre l’ancien et le moderne, la nature et la civilisation, avec une spiritualité poétique (et néanmoins traversée de rationalisme) qui nous accroche. Elle le restitue en combinant le poli et le rugueux, la beauté créatrice et indisciplinée de la nature et l’art de la construction des humains.

Elle rend ici hommage aux apprentis du Tour de France, qui doivent produire un chef-d’œuvre dans leur discipline pour être adoubés. En en faisant une structure improbable que n’aurait pas renié Piranesi (1), comme fascinée à la fois par l’imparfait des œuvres qu’elle présente et ces objets, dont les créateurs tendent à la perfection.

Chef d’œuvre Ninfeo (2025)

Elle convoque ici le théâtre, les folies et les grottes reconstituées des demeures prestigieuses anciennes. Comme une nostalgie d’une beauté enfuie, qu’elle fait revivre. Toutes en forme de transition entre la préciosité des intérieurs bourgeois et la vraie nature.

Diorama en forme de chef d’œuvre des compagnons du Tour de France

Férue d’histoire, elle nous livre ici une exposition passionnante, où se répondent le poli et le rugueux, la spiritualité et la nature, dans une cohérence que j’ai adorée. Avec une liberté de circulation autour des œuvres, dont elle a choisi les correspondances, qui ajoute à la beauté de l’ensemble.

Je ne peux que vous recommander de suivre son oeuvre.

FB

(1) Giovanni Battista Piranesi (1720-1778), artiste italien connu pour ses dessins à l’encre de structures improbables, souvent en ruines.