Décidément, les films chinois sont de plus en plus nombreux sur nos écrans (et cela n’est pas pour me déplaire), ils nous permettent de saisir quelque chose de ce large pays si loin de nous en nous dépaysant.
Ici, le réalisateur nous conte la campagne telle qu’il la connaissait dans son enfance. Nous sommes dans le Henan (河南 littéralement « au sud du fleuve », comprenez le Fleuve Jaune), une province très agricole du centre de la Chine, dans les années 1990. Les périodes de soubresauts politiques, telles que la Révolution culturelle sont loin, plus de quatorze ans se sont écoulés, les paysans ont récupéré leurs terres et ont repris leurs travaux quotidiens.
Nous allons suivre sur une année la vie de cette communauté agricole, dans un film lumineux fait de plans fixes ou de travellings lents, propres à capter l’essence des jours qui passent. Avec un grand sens de la narration, le réalisateur va nous intéresser à ces vies qui ont l’air plus simples que les nôtres, mais qui s’avèrent finalement tout aussi compliquées. Ici c’est le blé qui est au centre, il faut le récolter, le protéger, il servira à payer l’école, les impôts et à assurer la subsistance du village (savez-vous que la Chine est divisée en deux, au nord ceux qui cultivent le blé et au sud ceux qui cultivent le riz ? Maintenant oui !). Il ne faut pas oublier l’attachement des Chinois à la terre, la part de la population agricole est restée forte (encore 40% en 2023 vs 4% pour l’Europe), elle explique bien des choses de leur vision sur le monde. Notamment lorsque, même dans les villes (je l’ai vu à Pékin), tout le monde s’enthousiasme à grands coups de selfies devant la nature aux différentes saisons, les magnolias, les cerisiers et les tulipes au printemps, les roses en été et les arbres aux feuilles d’or à l’automne.
Dans cette chronique un peu idéalisée (par exemple, tout le monde a l’air propre avec des vêtements à l’avenant, je ne suis pas sûre que c’était le cas trente ans en arrière), nous allons partager cette vie commune, qui inclue tout le monde, y compris les personnes âgées ou les simples d’esprit, et qui garde ses traditions ancestrales (cf. la cérémonie d’enterrement). Des personnages attachants que nous croisons dans un récit tendre et parfois drôle.
En marge de cette histoire, nous sentons cependant, de manière feutrée, ce qui se passe dans la Chine de l’époque, dans ce pays qui avance envers et contre tout.
Tout d’abord la politique de l’enfant unique, promulguée en 1979 (et abolie en 2015) se fait sentir ici au travers de cet enfant, héros du conte, le deuxième d’un couple installé à la ville, confié au village pour le cacher (est-ce le réalisateur ? Peut-être). Il faut savoir que cette politique a été sauvage, obligeant les femme à des avortements non voulus, soumettant les couples coupables à des rétorsions parfois cruelles. Nous verrons aussi la férocité de cette règle au travers d’une jeune femme qui a pris la place d’une femme enceinte de son deuxième enfant et qui va se voir administrer des examens invasifs, dans le cadre du planning familial national qui contrôle le surplus de naissances. Plus tard, le fait de confier ses enfants à des grands-parents ou à une communauté familiale sera la solution trouvée par les travailleurs pauvres migrants, pour pouvoir répondre à la demande de main d’œuvre peu qualifiée du pays (je vous encourage à voir « Les trois sœurs du Yunnan », un documentaire de Wang Bing réalisé en 2013). Toujours des solutions où les familles sont séparées.
Se révèle ici également la politique mise en oeuvre par l’homme fort du pays à l’époque, Deng Xiaoping (邓小平), qui a prôné l’urbanisation à tout va, avec des mesures pour attirer les habitants vers les villes, laissant de côté les campagnes. Dans le film, il est par exemple question de Shenzhen, une cité surgie d’un village de pêcheurs, qui de 30 000 habitants en 1980 a atteint le chiffre de 18 millions d’habitants en moins de 40 ans, et qui fait briller les yeux de certains des habitants du village.
Le cinéaste nous offre une oeuvre à l’écart du temps, comme s’il aimerait retenir son paradis d’enfant face à l’arrivée des nouvelles technologies, mécanisation du ramassage du blé, télévision et ouverture vers d’autres possibles en ville.
Film non distribué en Chine, sûrement pour les réminiscences qui ne sont plus bienvenues de la politique anti-nataliste décrites ici, alors que le pays s’affole devant la décroissance de la natalité, c’est un opus trop sulfureux pour qu’il soit vu dans le pays.
Et pourtant me reste en tête une chronique vibrante et pleine de vie.
A voir.
FB
Actuellement en salle.

J’ai bien peur de l’avoir laissé filer. Ton magnifique article me fait nourrir quelques regrets de n’avoir pas pris le temps de le saisir à son passage en salle. Tu évoques Wang Bing et sa science de la mesure du temps. Je suis sûr que ce film me plairait.
Oui c’est un très joli film, lumineux, qui montre comment tous ces gens ont surmonté des atrocités avec une résilience étonnante. C’est d’ailleurs une des leçons que j’ai apprise en Chine : la positivité face à l’adversité.
Merci beaucoup pour ton commentaire ❤️