Voilà ce que j’aime au cinéma, être surprise par des films inattendus et particuliers. Ici, c’est une jeune cinéaste, Louise Hémon, qui a écrit le scénario ainsi que certaines chansons et a dirigé le film. Et c’est une oeuvre qui lui tient à coeur, elle s’est inspirée des écrits de sa grand-mère, pour nous entraîner dans les montagnes alpines au tournant du XIXe siècle, à la suite d’une jeune institutrice, Aimée, qui vient prendre ses quartiers dans cette région reculée en plein hiver.
Je fais ici une association d’idée vraiment libre, car l’héroïne m’a fait penser à « Maria Chapdelaine », livre écrit en 1913 par un certain… Louis Hémon. Sûrement une coïncidence, mais je vous la partage.
Cette jeune institutrice a une mission, elle est résolue à se faire une place dans cet environnement rude qui l’avale presque entièrement et où elle est une intruse (je vous recommande la beauté du plan où elle sort de chez elle pour aller chez les habitants, nous la voyons sinuer derrière des congères, des arbres, petite silhouette insignifiante dans le paysage). Forte des lois de Jules Ferry (votées en 1881/1882), qui rendent l’instruction primaire obligatoire, nantie d’un buste de Marianne en plâtre, elle va se dédier à l’éducation des quelques enfants du coin, avec un déterminisme teinté d’une certaine naïveté.
Ce que la cinéaste fait passer ici est très fort, comparable aux campagnes d’évangélisation des siècles passés, voire des guerres de colonisation, où moines, prêtres et colonisateurs apportaient bonne parole et culture occidentale aux nations barbares. Nous nous sentons aux prémisses de la mondialisation, dont nous comprenons qu’elle a commencé bien avant qu’on en parle, dans un mouvement d’uniformisation des normes (quand l’institutrice, portée par le mouvement hygiéniste de l’époque, lave les enfants et se heurte aux familles, qui pensent que les croûtes de saleté sur le crâne des enfants préservent leur cerveau).
Cette question est également sensible dans le fait que la région ne se suffit plus à elle-même, malgré les ressources ancestrales, bétail, chasse et autres ; les femmes descendent se faire embaucher l’hiver comme domestiques dans les villes plus bas et certains partent pour les colonies refaire leur vie.
L’institutrice va s’affronter à des usages très différents de ceux qu’elle connaît, je dois dire que les notations sur les coutumes locales sont très bien amenées, nous sommes pourtant sur le fil du rasoir, il s’en faudrait de peu pour que l’on bascule dans le folklore, mais ce n’est pas du tout le cas. Nous nous sentons comme de petits Lévi-Strauss en mission dans les Alpes, tout est vrai et bien amené.
Ce qui fait également la magie du film, c’est sa sensualité brute. Enserrés dans cet hiver qui n’en finit pas, les protagonistes se montrent à fleur de désir, et se révèlent dans une sexualité brute et belle à la fois, au diapason avec les tempêtes et avalanches qui les entourent.
La cinéaste sait se saisir de la lumière, elle la fait clair obscur chaleureux dans les intérieurs réchauffés par le foyer et le bétail ou blanche et froide dans les extérieurs hantés par la neige.
La musique originale, à la fois très contemporaine et emplie des vieilles d’antan est au diapason de ce film surprenant, porté par Galatea Bellugi, une actrice lumineuse tout en frémissements.
Récompensé par le Prix Jean Vigo, ce qui n’est que justice, c’est un film à aller voir.
FB
