Cinéma – Stéphane DEMOUSTIER : L’inconnu de la Grande Arche (2025)

Ce film, réalisé par un metteur en scène qui connaît son sujet (il a commencé sa carrière au Département architecture du Ministère de la culture), nous ramène à l’époque des grands travaux lancés par le Président François Mitterand, qui ont bouleversé l’allure de la ville : souvenez-vous, nous lui devons la reconfiguration de La Villette, la pyramide du Louvre, l’Opéra Bastille, la Bibliothèque de France, l’Institut du Monde arabe, le bâtiment du Ministère des finances à Bercy et cette Grande Arche sur laquelle vient s’achever l’axe est-ouest qui parcourt la capitale (Louvre, Place de la Concorde, puis les Champs-Elysées et son Arc de Triomphe). Toute une théorie d’œuvres gigantesques qui ponctuent désormais notre imaginaire parisien.

En 1983, un architecte danois de 54 ans, Otto von Spreckelsen, inconnu de tous, aux références bien réduites (il a uniquement construit plusieurs églises), remporte le concours pour la construction d’un édifice qui doit clore la perspective des Champs-Elysées. Le film va nous raconter cette histoire hors norme, avec d’un côté un architecte intransigeant, qui veut finaliser l’œuvre de sa vie et de l’autre un président visionnaire et avant-gardiste, qui se moque des convenances en matière architecturale.

Le premier, avec l’appui du second, va se battre contre la bureaucratie et les diktats de tout genre, se faisant rebelle presque agressif par rapport à ceux qui l’accompagnent, Jean-Louis Subilon (en fait Jean-Louis Subileau, Directeur de mission des grands projets de l’Etat, ne me demandez pas pourquoi son nom a été changé, mystère des adaptations) et surtout Paul Andreu, architecte connu pour ses constructions d’aéroports (Roissy notamment), qui admirant le travail de Von Spreckelsen, va se mettre à son service. Car, à l’instar du Président qui veut remodeler la capitale parisienne, dans une audace architecturale inédite depuis le Baron Haussmann (1809-1891), lui aussi ne veut aucune limite à son projet, chaque renoncement s’annonçant comme une castration.

Le film se présente comme la rencontre de deux êtres perdus dans leur absolu, évoluant bien au-dessus des contingences matérielles du monde. Concernant cet homme, j’ai pensé à Frank Gehry, qui imagine les silhouettes sinueuses de ses bâtiments à partir de feuilles de papier laissant son équipe en évaluer la faisabilité dans d’autres matériaux, verre, béton et autres, comme s’il voulait plier la réalité à ses rêves (je vous recommande au passage le documentaire que Sidney Pollack a réalisé sur lui en 2005).

La mise en scène alterne deux univers bien différents ; aux scènes intimistes et emplies de sensualité sereine entre l’architecte et son épouse (magnifique Sidse Babett Knudsen, déjà vue dans « Le fil » de Daniel Auteuil en 2024), il oppose des hommes affrontés au gigantisme de leurs œuvres, captés dans des univers de boue, verre, marbre et béton, saisis dans l’immensité de leurs chantiers qui défont la ville pour la reconstruire. S’immisce ici quelque chose de l’ordre de l’hubris, avec des démiurges qui sont prêts à tout pour construire leur vision de l’urbanisme.

C’est une oeuvre simple et forte, qui s’impose aussi par la qualité des acteurs (Xavier Dolan, Michel Fau, Swann Arland et surtout Claes Bang dans le rôle titre).

FB