Cinéma – Ingmar BERGMAN : Scènes de la vie conjugale (1973)

Je m’attaque ici à un film iconique de l’histoire du cinéma, que l’on doit à Ingmar Bergman (1918-2007), cinéaste suédois, monstre sacré du domaine, s’il en est. Pendant mon séjour en Chine, j’ai exploré une partie de son oeuvre, téléchargée en France (avec un quota de 40 films étrangers autorisés à être distribués annuellement sur les écrans chinois, vous ne trouvez pas forcément votre bonheur dans les salles – surtout quand elles ferment pendant plus d’un an et demi à cause du Covid 😉).

Je suis tombée en amour pour cette oeuvre exigeante et assez abrupte, je dois le dire, qui s’envole parfois vers la métaphysique en se drapant dans les plis de l’Histoire (« Le septième sceau », 1957) et parfois met à nu les comportements humains jusqu’à l’os dans la vie de tous les jours (« Cris et chuchotements », 1972, « Le silence », 1963 et surtout « La honte », 1968, un des films que j’ai vu dans mon adolescence et qui m’a marquée à jamais).

Ici, dans cet opus qui appartient à la deuxième catégorie, il nous invite à un exercice de dissection d’un couple, dont il va analyser de manière froide et clinique l’évolution au cours du temps. Le format est assez inhabituel, l’œuvre se compose de six épisodes de 50 minutes, diffusés par la télévision suédoise en 1975. Il faut noter qu’il donnera une suite à ce film fleuve, en remettant en scène les mêmes personnages (et les mêmes acteurs) dans « Saraband » (2003) ; cela montre toute l’importance qu’il a projetée dans cette oeuvre.

Nous allons suivre sur plus de dix ans l’histoire de Marianne et Johan, un couple suédois aisé (elle est avocate spécialisée dans le divorce et lui maître de conférences en psychologie – ironie du sort), qui épouse les canons de l’époque, ils ont été militants politiques, ont fait du théâtre à la faculté et un mariage de raison (joli zeugma, non 😉 ?) bref, de vrais stéréotypes sociaux propices à la déconstruction.

Quand nous faisons leur connaissance, lors d’un interview de Johan, séquence lunaire s’il en est, ils sont mariés depuis dix ans et parents d’une petite fille ; l’homme se montre dominant dans le couple, elle cherche son approbation à chaque parole, nous sentons tout de suite la fragilité dans ces relations froides et raisonnées, dans les émotions qui parcourent le visage expressif de madone de Liv Ullman.

Dans leurs discussions quotidiennes, si tout est fluide lorsqu’il s’agit de choses matérielles ayant trait à l’organisation de la vie de tous les jours, tout devient difficile quand ils abordent les sentiments (ou la sexualité, qui ne semble pas être au rendez-vous). Et ces sujets impossibles deviennent comme un éléphant dans la pièce qui hante chacun de leurs échanges.

Il va falloir un dîner avec un couple de leurs amis, qui va se finir en pugilat, dans une grande violence des mots, pour que se fasse jour chez Johan et Marianne l’expression du mal-être dans leur couple à eux. Car finalement, au-delà de leur apparence de bonheur, tout ne va pas si bien, même s’ils ne voulaient pas se le dire, de peur que cette existence sans aspérité, dans laquelle ils se sont comme fossilisés, s’arrête, les livrant à l’inconnu. Je crois que le moment le plus glaçant pour illustrer leur retenue dans les échanges est celui où elle lui avoue qu’elle est enceinte.

A partir de là s’ouvre le chapitre du délitement, de fil en aiguille, les deux protagonistes vont faire exploser leur couple, se séparer, se retrouver avec une flamme sexuelle inédite, se déchirer avec des mots qui coupent comme des lames de rasoir, s’avouer toute leur tendresse inachevée. Tout cela en forme de huis-clos successifs et étouffants où ils se confrontent l’un à l’autre, les scènes en extérieur, très rares, n’existant que pour faire la transition entre deux lieux.

C’est un film profondément pessimiste sur les rapports de couple, comme si tout ne s’ajustait jamais idéalement. Pour que les deux se retrouvent, il faut qu’ils aient refait leur vie avec des tiers pour réaliser le lien qui les unit.

En creux, il nous dit le mal-être de cette société d’abondance, sans idéal, qui enferme les gens dans des vies vides de sens.

La mise en scène est minimaliste, centrée sur les acteurs (quelle performance incroyable de Liv Ullman et d’Erland Josephson) et leurs dialogues.

Nous ressortons de là sonnés, presque en apnée, devant toutes les subtilités apportées par le metteur en scène sur l’écosystème d’un couple.

Excellent, vraiment.

FB