Cinéma – Quentin TARANTINO : Jackie Brown (1997)

Jackie Brown - Film 1997 - AlloCiné

Trois ans après sa Palme d’or reçue à Cannes pour « Pulp Fiction » en 1994, l’enfant terrible du cinéma américain, Quentin Tarantino, qui s’est déjà fait une place spéciale avec seulement deux longs métrages, revient sur le devant de la scène avec ce film au long cours (2h30) très original.

La première scène est fulgurante, Robert de Niro et Samuel L. Jackson affalés dans un canapé, en train de regarder des vidéos de femmes en bikini vantant les mérites d’armes diverses, pendant qu’une jeune femme blonde magnifique se came dans un canapé voisin.

Nous venons de faire la connaissance d’Ordell Robie (Samuel L. Jackson), trafiquant d’armes à Los Angeles qui emploie comme « mule » Jackie Brown (Pam Grier), une hôtesse de l’air qui fait des allers retours avec le Mexique, pour lui rapporter des dollars qu’il planque là-bas. Un jour, elle est arrêtée par deux policiers, qui cherchent à coincer Robie. Ce dernier paye sa caution via un payeur de cautions, Max Cherry (Robert Forster) avec l’intention de la faire disparaître ensuite. Mais les choses ne vont pas tourner ainsi.

Pour la première fois, le cinéaste adapte un roman, celui d’Elmore Leonard (1925-2013), un auteur de policiers à la fois humoristiques et violents (donc tout à fait en accord avec l’univers de Tarantino). Et il fait de cette adaptation un hymne à la Blaxploitation, ce mouvement né dans les années 1970 dans la communauté afro-américaine, pour produire des films entièrement portés par des Afro-américains. A l’époque de la sortie du film, le mouvement est en déclin, mais la relève est là, notamment avec le réalisateur Spike Lee, qui depuis les années 1980 (« Nola Darling n’en fait qu’à sa tête », 1986) a remis les Afro-américains à l’honneur dans des premiers rôles.

Ici, le réalisateur confie le rôle titre à Pam Grier, une actrice emblématique de la Blaxploitation, un peu tombée dans l’oubli depuis. Et il nous enveloppe d’une bande son extraordinaire (je vous en recommande l’écoute), où se marient Bobby Womack, Brothers Johnson, The Supremes, Jermaine Jackson, The Delfonics et Randy Crawford, entre autres, toutes ces musiques soul qui nous replongent dans l’Amérique de cette époque et sont au diapason avec l’intrigue, pulsations musicales contre pulsations de stress, de rouerie et de mort.

Dans cet univers masculin propre aux films noirs, où les femmes sont au mieux des objets sexuels (mention à Bridget Fonda, qui joue Mel, le trophée « blanc » de Robie), Jackie Brown va s’inscrire en opposition ; policiers tordus d’un côté (mention à Michael Keaton, en flic obtus, brutal et quand même un peu séduit par cette femme hors norme), trafiquants sans merci de l’autre, elle va les prendre à leur propre piège, ourdissant un plan étourdissant d’intelligence pour s’en sortir. J’ai pensé aux films d’Alfred Hitchcock, quand un innocent est pris au piège entre policiers et malfaiteurs et essaye de se frayer un chemin entre eux (« Les 39 marches »).

Car, en tant que femme noire de 44 ans, déclassée pour avoir aidé son mari qui dealait de la drogue, et contrainte à travailler pour une compagnie aérienne low-cost, mal payée et exploitée, elle joue ici sa vie et son avenir car elle sait ce qui peut lui arriver dans ce pays soi-disant libéral si elle perd son emploi.

La machination qu’elle met en place est impressionnante, vous allez avoir du mal à suivre toutes ces sinuosités, jalonnées de coups de théatre, où l’on ne sait plus qui arnaque qui. Excellent, c’est le seul mot qui me vient en tête.

La mise en scène est d’une grande fluidité, empruntant aux années 1970 quelques procédés iconiques, comme le split screen, ou encore les codes couleur du générique. La scène principale d’échange de l’argent, vue depuis différents protagonistes est un chef-d’œuvre de cinéma. Pour accentuer le réalisme, les lieux dans lesquels le réalisateur inscrit son film sont iconiques de l’époque, voitures, centres commerciaux, prisons, bars, comme un Monopoly d’époque.

S’il faut parler des acteurs, commençons par Samuel L Jackson, absolument excellent dans ce rôle, à la verve intarissable avec son accent traînant et presque cool, et qui n’hésite pas à tuer de sang froid ceux qui se mettent sur son chemin. Et Pam Grier, fabuleuse comme une évidence, qui crève l’écran par sa présence. Les autres sont également fabuleux, nous sentons qu’ils s’amusent, n’hésitant pas à surjouer légèrement leurs personnages.

Faisons une mention spéciale à Robert de Niro, guest star qui compose un personnage mutique, juste sorti de prison, et qui nous rappelle tellement « Raging Bull » (Martin Scorsese, 1981), dans sa violence abrupte.

Il est certains films qui portent la grâce en eux. Celui-ci en fait partie.

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