Théâtre – Molière : Le bourgeois gentilhomme (2025)

Le Bourgeois gentilhomme de Molière / Valérie Lesort et Christian Hecq -  L'imaginarium de Myrtille Taff

J’ai déjà à plusieurs reprises fait chapeau bas par rapport à cette vénérable institution qu’est la Comédie Française, qui nous livre (presque) toujours des performances de très haut niveau, et parfois exceptionnelles.

C’est le cas ici, ce que j’ai vu dimanche, outre le fait que mes zygomatiques ont eu du mal à m’en remettre (et au vu des réactions de la salle, ceux de bien des enfants également), m’a complètement emportée dans un tourbillon de drôlerie poétique.

 « Le Bourgeois gentilhomme », pièce écrite par Molière en 1670, porte en elle-même un concentré humoristique évident. Comment ne pas se réjouir devant les (més-)aventures de ce bourgeois richissime qui aspire à intégrer de plus hautes sphères que la sienne quitte à accorder sa confiance et son argent à des profiteurs qui le méprisent derrière son dos. Aveuglé par son but jusqu’au ridicule, il se fera berner par tous, y compris par son épouse et sa fille.

L’argument en soi donne lieu à bien des dialogues et situations comiques que même une interprétation classique parvient à rendre humoristiques. Mais, mais, c’était sans compter sur Christian Hecq, cet acteur au croisement entre Buster Keaton et Jim Carrey, qui s’est emparé de la pièce avec sa compagne Valérie Lesort, talentueuse menteuse en scène, pour lui insuffler une vitalité inédite. Ces deux-là n’en sont pas à leur coup d’essai, j’avais adoré la poésie de leur « Vingt-mille lieux sous les mers » adapté de Jules Verne à grands coups de marionnettes marines hilarantes. Et je me souviendrai longtemps de la prestation de Christian Hecq dans « Un fil à la patte » de Georges Feydeau, toujours à la Comédie Française (allez voir sur YouTube, la pièce entière est disponible, extraordinaire). D’après ce que je vois, ils sont bien partis pour survolter le répertoire classique.

Nous sommes ici face à une troupe d’exception, non seulement dans leur jeu d’acteur/actrice, mais aussi dans leurs capacités multiples de baladins, dans la tradition de Molière. Ils savent avec un égal bonheur chanter, danser, certains (dont Christian Hecq) sont également marionnettistes. Monter cette pièce avec tous ces talents promettait une grande réussite de prime abord.

Et je n’ai pas été déçue.

En ouverture, un orchestre digne de Goran Bregovic, tous cuivres dehors et accordéon au diapason, nous a fait entendre une adaptation hors-norme de la musique de Jean-Baptiste Lully, créateur de la musique de cette comédie-ballet. Cette introduction aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, car ce qui va suivre est digne des films les plus déjantés d’Emir Kusturica (que j’adore, soit dit en passant).

L’acteur multi-talentueux (il danse, il interprète et il joue même du saxophone) va électriser les deux heures vingt que dure la représentation. Clown gai ou clown triste (dont il revêt les habits), vierge sage et vierge folle, Il transmet au reste des acteurs ce souffle et cette envie survoltée de jouer, avec son corps élastique et sa capacité à assumer le ridicule (voir l’habit de Mamamouchi qu’il revêt à la fin), il est tout simplement époustouflant.

Les autres protagonistes se prennent au jeu, ils sont irrésistibles. Et que dire de ces marionnettes qui font irruption, mouton, bouc, poisson, cochon et même… Huîtres !

Et même si la pièce est une critique explicite et assumée par Molière de ces personnages qui cherchent à s’élever à tout prix, faisant de M. Jourdain un homme ridicule tout au long du récit, l’acteur principal réussit à faire passer dans la dernière scène une sorte de désarroi ; nous éprouvons une sorte de sympathie pour lui, quand le rideau tombe, le laissant seul en scène sur l’air de la « Marche de la cérémonie des Turcs » de Lully, revisité par cet orchestre truculent.

Tout cela repose sur une appréhension très fine du texte, pour glisser dans les silences entre répliques des moments de gestuelle ou de danse, pour étirer les phrases ou les répéter, afin d’accentuer l’effet comique de l’ensemble. C’est un travail de fond, très respectueux de l’œuvre de Molière et de son propos.

Décors, costumes à mi-chemin entre Klaus Nomi et conte de fées baroque (il faut voir le costume doré à cerceaux revêtu par le protagoniste principal, une merveille), lumières modulées en blanc froid ou doré chaleureux, tout est en complète osmose avec le parti-pris de la mise en scène.

On ne peut qu’être émerveillé par la capacité incroyable de renouveler le répertoire classique sans le trahir qu’ont certains artistes.

Je me suis régalée.

FB