Arts plastiques – Gustave CAILLEBOTTE (2025)

Voilà un peintre vraiment très original, j’avais déjà vu une exposition de lui à Paris il y a longtemps et le Musée d’Orsay en a programmé une nouvelle fin 2024, ce qui m’a donné l’occasion de revoir ces toiles si fortes.

Gustave Caillebotte est né en 1848, il est le benjamin de la tribu des Impressionnistes, Camille Pissarro (né en 1830), Edouard Manet (né en 1832), Edgard Degas (né en 1834) et Claude Monet (né en 1840), l’ayant précédé dans cette révolution picturale. Il sera un soutien indéfectible du mouvement, facilitant les expositions et achetant les œuvres, tout en suivant sa voie très personnelle. Décédé prématurément à l’âge de 45 ans, il restera longtemps dans l’ombre de ces ténors de la peinture.

Issu d’une famille qui s’est enrichie dans la manufacture et la vente de drap, jusqu’à acquérir un hôtel particulier rue de Miromesnil, une maison à Yerres et plusieurs immeubles dans la capitale (quand son père décèdera en 1874, il lèguera deux millions de francs à ses héritiers), il peut être considéré comme un homme riche, qui n’a pas besoin de travailler. Dans ses toiles, nous retrouverons la juxtaposition de ces bourgeois et de ces ouvriers, qu’il a pu côtoyer dans l’usine familiale, deux figures majeures dans le bouleversement social qu’a été la Révolution Industrielle du XIXe siècle.

C’est un peintre qui regarde autour de lui ; même si c’est ce que font tous les peintres, à l’évidence, il va plus loin en représentant des hommes spectateurs de ce qui les entoure, avec un regard que nous pourrions interpréter comme une aspiration à autre chose. C’est particulièrement vrai pour le tableau ci-dessous où l’on voit son frère, campé dans une grande affirmation de soi, avec en même temps une envie d’échapper à l’ennui de son intérieur bourgeois oisif ; il se laisse aspirer par ce qu’il voit, peut-être la silhouette féminine à l’horizon. Le peintre crée comme une fractale, le peintre qui regarde l’homme qui regarde la femme.

Jeune homme à sa fenêtre (1876)

Encore un homme qui s’absorbe dans la contemplation de quelque chose, nous ne savons quoi, portant son regard en direction de la Gare Saint-Lazare. La scène intrigante a lié ce bourgeois à un ouvrier, pris tous deux dans la même curiosité. Comme dans le tableau précédent, le peintre regarde des hommes en train de regarder quelque chose qui est hors champ. C’est un tableau énigmatique à plusieurs titres, nous ne savons pas ce qu’ils regardent et nous ne voyons pas leur visage.

Le Pont de l’Europe (1877)

Ce qui se fait jour aussi dans ce tableau, c’est la puissance de cette peinture, lignes de force des structures métalliques, teintes sourdes gris bleu, le peintre veut décrire la ville qui s’engouffre dans la modernité des chemins de fer, des manufactures, dans toute l’effervescence de la Révolution industrielle qui parcourt la France à l’époque. Nous pouvons également noter la composition audacieuse, sûrement issue du japonisme, silhouettes décalées vers le bord du tableau et l’une à moitié hors-champ.

Dans le tableau ci-dessous, la vedette est sûrement ce pont (qui existe toujours aujourd’hui) surplombant la Gare Saint-Lazare, il parcourt l’espace de la toile et s’impose en force. La composition qui lie les personnages est étrange, un chien en diagonale qui laisse sur sa droite un ouvrier méditatif, contemplant les trains qui partent et arrivent, et court vers ce couple bourgeois (l’homme est un autoportrait avec sa compagne Anne-Marie Hagen). Tension des diagonales qui s’affrontent.

Le Pont de l’Europe (1876)

Le peintre est fasciné par les ouvriers dont il représente le corps sculpté par le travail physique. Il a saisi en deux tableaux des ouvriers raboteurs de parquet (qu’il a sûrement vu opérer chez lui) dans l’effort physique de leur profession. Le deuxième sera refusé au Salon de 1875, trop vulgaire et moderne.

Ces ouvriers, si loin de son milieu aisé, où le travail est une contre-valeur et l’oisiveté un art de vivre imposé, l’intriguent comme un ailleurs inconnu.

Raboteurs de parquet (1876)
Raboteurs de parquet (1875)

Ici encore, dans cette magnifique toile en dégradés de blanc et beige, nous retrouvons les thèmes fétiches de l’artiste, ouvriers, peintre qui regarde un homme regardant un homme en fractale, ville qui change sous le poids de la modernité.

Peintres en bâtiment (1877)

Nous retrouverons cet engouement pour les corps masculins en mouvement dans ce nu musculeux, qu’il saisit au sortir du bain, dans toutes les nuances de sa chair, à peine drapé d’une serviette. Encore une fois, nous n’affronterons pas son regard, le peintre, comme dans les tableaux précédents, ne cherche pas la confrontation avec ceux qu’il peint, ils ne sont que des objets, il ne leur donne pas la parole et ne croise pas leur regard.

Homme au bain (1884)

Gustave Caillebotte aimait les sports nautiques, la voile, l’aviron, c’était à la mode à l’époque et nous retrouverons les mêmes thèmes chez d’autres peintres impressionnistes. Il a peint de nombreuses toiles sur ce sujet. Je voudrais mettre en exergue la toile ci-dessous, qui au-delà des remous de l’eau qui nous entraînent loin de la ville, répond encore aux caractéristiques évoquées plus haut, corps des hommes, évitement des regards, lignes de force de la peinture, tout y est.

Canotiers (1877)

Un peintre pensif, qui cherche à regarder au-delà de son monde pour en absorber la force, c’est ainsi que je le décrirai.

FB