Cinéma – HU Guan : Black dog (2025)

Black Dog - Film 2024 - AlloCiné

Après quatre années passées à Pékin, vous comprendrez facilement que le cinéma chinois m’intéresse au plus haut point, la Chine est pour moi comme un deuxième pays au bout du monde.

Je suis donc allée voir ce film, réalisé par un réalisateur appartenant à la sixième génération de cinéastes chinois, qui ont été marqués par les événements de Tian An Men en 1989 et se sont lancés dans du cinéma social, sans aucune concession, souvent distribué dans des circuits underground (quand les réalisateurs n’ont pas eux-mêmes fui le pays). Il n’est d’ailleurs pas anodin que le cinéaste ait confié un rôle à Jia Zhangke, immense réalisateur de la même obédience.

Nous sommes dans le nord-ouest du pays, en limite du désert de Gobi, dans la province du Gansu, à 赤峡, Chixia (traduction : gorge rouge, prononcez Tchesia), une ville moyenne, où un homme, Lang, revient après avoir purgé une peine de dix ans de prison pour homicide (a priori involontaire – connaissant la Chine, s’il avait été coupable d’un homicide volontaire, il aurait été exécuté). Son père vit toujours là-bas, dans le zoo où il s’occupe des animaux, sa sœur est partie vers d’autres horizons où elle essaye de survivre. Lang va découvrir une ville en décadence, envahie par des hordes de chiens abandonnés par leurs maîtres qui ont quitté l’endroit. Parmi ces animaux, un magnifique lévrier gris foncé, à la tête mise à prix sur des soupçons de rage, avec lequel Lang va se lier.

La première chose à souligner dans ce film est la beauté des cadrages et des atmosphères. Il faut dire que les étendues désolées du désert de Gobi, montagnes noires dressées sur le bleu du ciel, sont éminemment photogéniques (sans connaître le Gansu, je n’oublie pas que Pékin était à quelques centaines de kilomètres de ce formidable désert, j’ai vu des paysages semblables, collines sombres toutes en aiguilles aigües, sécheresse propre à bannir toute végétation, ciel outremer impitoyable) ; mais le réalisateur sait également faire surgir la beauté de cette ville de béton, de ces intérieurs hétéroclites et de ces personnages cabossés. Le premier plan, je pense, restera dans les annales du cinéma, ce bus bleu qui a connu bien des voyages, vacillant jusqu’à se renverser dans un paysage désolé, sous le regard de tous ces chiens.

Ce qui fascinant également ici, c’est la chronique de cette ville qui se dépeuple et meurt peu à peu, rendue à l’état de ruines désertées par les hommes et annexées par les chiens ; entre les rudes environs, la ville en déliquescence et l’invasion des chiens qui semblent prendre le pas sur l’homme, nous avons l’impression d’être dans un film post-apocalyptique. J’ai bien sûr pensé au film de Wes Anderson, « L’île aux chiens » (2018), tellement similaire, mais également au livre dystopique « Demain les chiens » de Clifford D. Simak (1952), où, dans un futur lointain, les chiens ont remplacé les humains.

Et je ne suis pas si étonnée que cela d’avoir convoqué ces références, car nous sommes ici dans une fable qui se plaquerait sur la vie quotidienne de cette communauté. A côté d’un réalisme assumé pour nous montrer les dures conditions de vie de ces habitants, la mort annoncée de cette bourgade, il y a cette magnifique histoire de l’homme et du chien, comme une bulle de poésie hors de la réalité, où les deux races se réconcilieraient au lieu de se combattre ; mais aussi plein de petits moments oniriques, le cirque et sa belle danseuse du ventre, les animaux du zoo qui s’échappent vers une vie meilleure.

Le film nous dit également autre chose sur le pays, l’importance du divertissement. Dans cette ville où nous ne savons même pas si les habitants arrivent à subvenir à leurs besoins, nous voyons un promontoire pour saut à l’élastique, un théâtre, un zoo même, infrastructures de loisirs fournies par les autorités locales, qui permettent à ces hommes déclassés d’oublier leur marginalité dans cette économie en plein essor (en 2007, la croissance du PIB en Chine a dépassé 14%).

Nous sommes en 2008, juste avant les Jeux Olympiques de Pékin, comme le rappelle souvent aux habitants la propagande télévisée, il n’y a pas encore de caméras partout, ni de téléphones portables, la Chine n’a pas encore basculé dans le monde orwellien d’aujourd’hui (savez-vous qu’aujourd’hui les caméras ont envahi le désert de Gobi ? En janvier 2023, on dénombrait en Chine 540 millions de caméras pour 1,4 miliards d’habitants, glaçant), mais la police est déjà bien présente et autoritaire, nous voyons ici quelques allusions éclairantes, comme la fouille au corps du héros (qui nous paraîtrait totalement inadmissible dans notre pays).

Malgré quelques longueurs sur la fin, comme si le cinéaste ne savait pas comment finir son film, j’ai beaucoup aimé et je garderai certaines images fortes de cette relation entre un homme énigmatique et marginal (saluons au passage l’acteur Eddie Peng, qui parvient à faire passer tellement d’émotions au travers d’un personnage presque mutique) et un chien qui lui ressemble.

FB