« Le discours politique est destiné à donner aux mensonges l’accent de la vérité, à rendre le meurtre respectable et à donner l’apparence de la solidarité à un simple courant d’air » George Orwell
Encore un film sur cette ère noire de l’histoire européenne, qu’est le national socialisme pendant la Deuxième Guerre Mondiale, après « La zone d’intérêt » (2023) et « La plus précieuse des marchandises » (2024).
Cela tient sûrement à l’époque que nous traversons, dans laquelle l’information ne cesse d’être dénaturée via les réseaux sociaux, et où le cinéaste, militant courageux, veut mettre à nu la mécanique de propagande ayant engendré cette tragédie, avec à la clé le souhait d’exterminer une « race » entière.
Si je me permet cet incipit, c’est que dès l’introduction, ce film engagé évoque clairement le sujet, il va nous parler de manipulation de l’information, au travers du portrait de Joseph Goebbels (1897-1945), Ministre de la propagande de l’Etat nazi à partir de 1933 (j’ai hésité à mettre une majuscule à son titre). Le parallèle avec notre époque semble glaçant a priori mais nous ne sommes pas si éloignés de cela pour la méthode (et non pour le but, bien sûr), comme si nous avions peu appris des leçons de l’Histoire.
Un premier aspect fascinant ici est la représentation de l’entourage proche d’Hitler, comme des fauves prêts à bondir les uns contre les autres, tous dans une soif de pouvoir incommensurable ; il faut voir par exemple le rituel de l’attribution des places à table, qui sera à droite du chef, en face de lui ou plus loin, relégué dans un ailleurs. Ce sont des gens qui n’ont rien à perdre, menés par un leader à l’ego surdimensionné et à la confiance volatile, prêt à souffler le chaud et le froid au sein de sa garde rapprochée. Quand trop de « mâles alpha » travaillent ensemble, voilà le résultat (pensons aux démêlés récents entre Steve Bannon et Elon Musk au sein de l’équipe Trump).
Ces hommes (remarquons l’absence de femmes dans cette instance dirigeante…) donnent des ordres qui vont entraîner la perte de droits, l’exil voire la mort de millions de personnes, tout en se tenant à l’écart la plupart du temps (du moins le film nous les montre-t-il ainsi), laissant le sale boulot à d’autres. Et ce sont de vraies images d’archives, montrant toutes les horreurs déclenchées, qui font irruption dans ce monde aseptisé, comme si la réalité les rattrapait. Car le film ne cesse de tourner autour de cette question, réalité versus mensonge.
Pour arriver à faire accepter ces ordres et ces décisions ignobles, il faut accabler l’autre, le façonner en forme d’ennemi ; nous voyons ainsi Hitler accuser les Juifs d’avoir fait deux millions de morts ou encore Goebbels insulter un acteur qui s’est donné la mort avec sa femme juive et sa petite fille, persécutées dans la rue pour leur appartenance religieuse. Subtile inversion des bourreaux et des victimes (toute proportion gardée, pensons à Donald Trump dénonçant l’Ukraine comme à l’origine du conflit russo-ukrainien et traitant le Président ukrainien de dictateur).
Il faudra tout l’art de Goebbels, ce manipulateur des faits, pour qu’Hitler, élu sur un programme de paix, puisse légitimement proposer l’entrée en guerre quelque temps après son arrivée au pouvoir ou pour attiser la haine latente contre les Juifs, jusqu’à rendre acceptable leur disparition (il faut voir la scène incroyable où Goebbels invente un faux lapsus dans son discours, appelant à « l’exterm… Euh l’exclusion des Juifs » : la froide mécanique des techniques de communication au service de la destruction de l’Humanité. Comme dit le héros à un moment : le plus beau des tableaux ce n’est pas le plus vrai, c’est celui qui crée le plus d’émotion.
Tout est bon pour atteindre l’objectif, jusqu’à créer des films de célébration de la race aryenne (Olympia, Léni Riefenstahl, 1938), d’antisémitisme primaire (Le Juif Süss, Veit Harlan, 1940) ou inventer de toutes pièces des célébrations organisées au cordeau.
Mêlant images d’époque et fiction d’aujourd’hui, comme pour mieux montrer la distance entre la réalité et le discours mensonger fabriqué par le génie (du mal) Goebbels, ce film est un rappel salutaire pour nous inviter à faire attention, à l’heure où les faits alternatifs (expression inventée par Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump, en 2017) peuvent facilement remplacer la vérité.
FB

Passionnant. Le propos du film m’intéresse au plus haut point, mais j’ai des échos moins favorables sur la forme.
Toujours est-il que le rapprochement de plus en plus frappant avec le contexte actuel fait froid dans le dos. Il paraît que l’Histoire ne se répète pas, elle bégaie. Et Marx d’ajouter « La première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce. » voilà qui ne me rassure guère.
Merci pour ton commentaire, je pense quand même que le film vaut d’être vu, ne serait-ce que pour l’intention. Je n’ai pas été gênée par la forme, je l’ai trouvée assez ajustée au propos.
Je m’y risquerai peut-être dans ce cas. Merci du conseil.