Littérature – Richard FORD : Le paradis des fous (2024)

De cet écrivain, je ne connaissais qu’un des opus précédent, « Canada » (2013) et n’avais jamais rien lu du cycle dit de « Frank Bascombe », entamé en 1990, où sont décrits différents épisodes de la vie du personnage éponyme (il a reçu le Prix Pulitzer à cette occasion).

Frank Bascombe a vieilli en même temps que l’auteur : dans le présent ouvrage il affiche 74 printemps (Richard Ford en a 80) et se confronte au déclin de son fils Paul atteint de la maladie de Charcot ; vertige du temps qui passe puisque Paul est plus âgé que son père dans le premier roman de la série. Loin d’être anodin, ce fait ancre le livre dans la réalité concrète de la vie qui s’écoule, sujet central ici.

Le père est amené à se rapprocher de son fils et, à rebours de l’ordre des choses, à le prendre en charge pour l’accompagner dans la dernière partie de son existence ; cela devient la raison de vivre de cet homme revenu de tout et à la limite du cynisme, qui ne semble plus entretenir de lien affectif avec personne. Désormais entièrement dédié au bien-être de Paul, il va l’embarquer, entre deux séjours en clinique, dans un périple impulsif et un peu absurde pour aller voir le Mont Rushmore.

S’il fallait qualifier ce livre par un adjectif, ce ne serait surtout pas « triste », la première page s’ouvre d’ailleurs sur la notion de « bonheur », appliquée à une situation à laquelle nous n’aurions pas spontanément associé ce mot.

 » Presbytérien de tradition – ni pratiquant, ni croyant, comme la plupart – j’ai traversé cette vie sans encombre selon une version du bonheur que le vieux Knox lui-même aurait vue d’un bon oeil, sur la ligne de crête entre les préceptes jumeaux qui nous disent « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort » et  » Le bonheur, c’est tout ce qui n’est pas l’assommoir du malheur ». la seconde définition est plus augustinienne, mais tous ces systèmes complexes conduisent au même mystère : Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
Cette voie médiane a plutôt bien fonctionné dans presque toutes les situations que la vie a semées sur ma route. un déroulé progressif parfois imperceptible, un fil des jours sans événement marquant, mais rien d’insurmontable, et dans l’ensemble, vraiment rien à redire. la mort cruelle de mon premier fils (j’en ai un autre). Le divorce (deux fois !). J’ai eu un cancer, mes parents sont morts. Ma première femme est morte, elle aussi. J’ai pris une balle de AR-15 dans la poitrine et j’ai failli mourir, mais contre toute attente, j’en ai réchappé. J’ai essuyé des ouragans et ce que certains considéreraient comme une dépression légère (légère si c’en était une). Rien, cependant, ne m’a envoyé vriller par le fond au point que j’envisage d’avaler mon extrait de naissance […] Seulement voilà, depuis que Paul Bascombe, quarante-sept ans, le fils qu’il me reste, est tombé malade et présente les symptômes caractéristiques de la maladie de Charcot (qui a emporté Lou Gehrig – et encore, on n’est pas sûr que l’Iron Horse, la « locomotive » du base-ball soit mort de ça), le sujet du bonheur s’impose davantage à moi. »

Car, à l’instar de la situation qu’il présente (un père qui assiste à la mort de son fils), c’est un livre qui vous prend à revers, presque à rebrousse-poil. Tout d’abord, il est écrit dans une langue très décalée par rapport à ce que nous attendrions d’un tel personnage (comme vous pouvez le constater dans l’extrait ci-dessus), très moderne et précise jusqu’à l’hyperréalisme. Ensuite, l’écrivain adopte un ton détaché, d’une froideur presque clinique, qui paraît sans émotion : quand le personnage principal parle de son fils, il en fait souvent un portrait un peu ridicule, par exemple. Et pourtant, éclot comme par miracle au creux des pages une émotion rare qui nous bouleverse. Comme si, malgré tous les efforts du héros pour mettre à distance ce qui lui arrive, par l’humour, par les descriptions très terre-à-terre, il ne réussissait à nous montrer qu’une immense sensibilité.

En arrière-plan de cette histoire humaine se profile un portrait sociologique des Etats-Unis, Minnesota et Dakota du Sud en premier(s) lieu(x), au travers d’épopées burlesques, comme la visite du « Palais du maïs » à Mitchell, parc d’attraction dédié à ladite plante, ou la quête désespérée d’un hôtel à Rapid City, prise d’assaut au moment de l’événement de l’année, le grand concours d’éloquence. Pour ce périple étrange, j’ai pensé à un autre roman/documentaire que j’ai adoré, « Absolutely nothing » de Giorgio Vasta et Ramak Fazel (2023), où les auteurs entreprennent un « contre-voyage » pour visiter des lieux à part aux Etats-Unis, cimetière d’avions, musée de Roswell, désert ou villes fantômes.

Et bien sûr, une référence cinématographique m’est venue immédiatement en tête, « Une histoire vraie » de David Lynch (1999), road movie en forme d’épopée à taille humaine, où un vieil homme part en tondeuse à gazon rejoindre son frère à 400 kilomètres de là.

Ces deux comparaisons feront sûrement mieux comprendre ce qui se joue ici, un livre sans complaisance, qui analyse la vie qui passe et la vie alentour, faisant naître presque malgré lui parfois une cocasserie irrésistible et souvent une émotion ontologique. C’est magnifique.

FB