Chine – Promenade sur le Mont qui se veut l’égal des nuages 齐云山 (2023)

Dans la province de l’Anhui, au centre est de la Chine, se trouve une montagne bien particulière, Qiyunshan. Elle est en effet l’un des quatre monts sacrés pour les Taoïstes avec Wudanshan (Province du Hebei), Longhushan (Province du Jiangxi) et Qingchengshan (Province du Sichuan) – si vous êtes un lecteur malin, vous aurez compris que le mot « shan » 山 signifie « montagne » 😊. Son nom, que j’ai cité dans le titre peut paraître à première vue un peu osé, vu qu’elle ne totalise que 585 mètres de haut (loin de sa célèbre voisine, Huangshan, les Montagnes Jaunes, qui culmine à plus de 1868 mètres), mais ici, les brumes s’attardent souvent en écharpes blanches dans ses cimes et ses pics, d’où son nom.

La voilà cette montagne sacrée et bien luxuriante

Je ne vais pas me lancer ici dans une explication complexe du Taoïsme, il faut savoir qu’il est né il y a très longtemps (VIe siècle avant notre ère, avec Lao Tseu) et a irrigué toute la société chinoise, comme un système de croyances populaires, basé sur d’anciennes traditions. C’est à la fois une doctrine philosophique et une religion, qui recherche l’harmonie avec le monde et l’univers, la voie du Dao. Il y est prôné le retour à la nature, mais dans une nature qui peut parfois être menaçante, d’où la recherche de talismans protecteurs. C’est au IIIe siècle de notre ère que le Taoïsme est devenu une religion, avec son clergé et ses temples et a reçu l’aval des empereurs sous la dynastie Tang (618-907). Confronté ensuite au Confucianisme et surtout au Bouddhisme, il a décliné, tout en restant vivace dans les classes populaires.

Il est possible de faire l’ascension à pied (environ une heure) mais au vu de la chaleur ambiante (32° ressenti 38° avec 80% d’humidité), j’ai opté pour le téléphérique (et bien m’en a pris, car j’ai quand même fait un périple de plus de 10 kilomètres là-haut, avec bien des marches à gravir ou à descendre). Quand vous cheminez dans une telle ambiance, il faut vous attendre à ruisseler en permanence, il faut boire beaucoup d’eau ! Votre meilleure alliée ici, avec l’écran total (ou le parapluie anti UV, en version chinoise) est l’éventail, merveilleuse trouvaille locale 😎. Des trois itinéraires possibles, j’ai opté pour le médian, 4 heures en tout.

Les trois itinéraires (en haut sur la montagne), rouge 3h, jaune 4h, bleu 5h

Comme à l’habitude, tout est ici balisé, de grands escaliers (certains vous donnent envie de pleurer, vous narguant du haut de leurs 250 marches…), des coursives avec rambardes, des panneaux indicateurs (et bien sûr tout cela ponctué d’innombrables caméras). Rassurez-vous, vous aurez du réseau même dans les endroits les plus reculés, de quoi ignorer les alentours pour répondre à vos posts, comme je l’ai vu parfois… Un endroit sauvage finalement bien encadré.

Deux conseils valent mieux qu’un

Il faut dire que les Chinois sont des adeptes des randonnées et promenades. Mais ils n’ont ni la même appréhension des obstacles que nous, ni peur des difficultés : inconscience ou résilience ? Je ne sais… J’ai vu par exemple à Jiuhuashan (une autre montagne que j’ai visitée) des enfants, des personnes âgées, voire une invalide entraînés par famille et amis dans des épopées, par exemple un kilomètre de marches à monter (puis à redescendre) pour aller voir un temple… Quitte à les porter quand cela devient trop difficile. Impressionnant.

Ce que j’ai vu ensuite lors de mon périple sur les cimes a été à la hauteur (si je puis dire 😉) de mes attentes. L’Empereur Qianlong, de la dynastie Qing, avait même surnommé l’endroit « le plus beau paysage du monde », j’ai suivi ses brisées à la découverte de cette religion mêlée de nature.

Cette dernière est ici incroyablement touffue, nous sommes dans une région subtropicale, chaleur et humidité font la saison chaude. Bananiers, plantations de thé, forêts de bambous, toute une végétation échevelée qui couvre la montagne, en en dissimulant ses rudes contours de pierre.

Plantations de thé sous la cime des arbres
Vue de montagne sur fond de bananiers
Cheminement au coeur des bambous et de leurs plumes légères

Aux détours de ces sentiers, je vais croiser plusieurs bâtiments de l’époque Ming (1368-1644), encadrés de tous ces dégradés en vert lumineux.

C’est un moine, Gong Qixia, qui a établi ici la pratique taoiste sous la dynastie Tang, vers 758. Bien que les bâtiments que nous verrons ont été bien restaurés, voire remaniés depuis, cela donne une épaisseur historique à cet endroit assez étrange que je parcours, ponctué de temples, de village, de sanctuaires, tout cela mêlé sur les crêtes de cette belle montagne.

Sans oublier les incroyables points de vue croisés au fil de mon chemin.

Au loin les Monts Jaunes qui se moquent bien de la petite « colline »

J’ai d’abord découvert, après bien des escaliers, ces sanctuaires creusés à flanc de falaise, comme incrustés dans la roche.

Vestiges de l’époque Ming des Temples Xingsheng et Xueya
Rocher de Zhonglie, dédié à un héros de la Dynastie Tang

A la cime d’un escalier, je découvre ces stèles, dont certaines remontent au Xe siècle.

Je tombe juste après sur ces autres sanctuaires, du nom de Grotte Zhenxian 真仙 abrités par des falaises de pierre rouge ravinées par le temps ; ne serait-ce ces rambardes et chemins bien balisés, on se sentirait un peu Indiana Jones.

Avec un étang empli de poissons rouges en bordure
Abrités sous le Rocher dit « Trompe d’éléphant »
Le sanctuaire principal dédié au dieu Zhenwu, le Dieu taoîste qui règne sur le ciel du nord
Ci Hang, la déesse de la miséricorde

Je parviens peu après à un village, improbable rassemblement d’habitats après ce que je viens de traverser, décidément, ici tout continue à me surprendre.

Je suis accueillie par le Temple Caishen 财神, perché sur un éperon rocheux et dédié à Zhao Gongming 赵公明, le Dieu de la fortune.

Orné de rubans votifs, rouges, bien sûr !

Il offre de très belles vues sur le village qui semble accroché à la montagne, la tête dans le ciel et les nuages.

C’est pourtant un village à l’apparence ordinaire qui m’attend, il ressemble à d’autres que j’ai visités ces derniers jours et présente cependant une particularité, c’est le premier village taoïste de Chine, les habitants étant très investis dans la pratique de cette religion.

La rue principale Yuehua 月华, « rue de la lune illustre »

Maisons classiques, temples et somptueuses résidences se côtoient ici.

La résidence Tianguan construite en 1532 pour le Ministre de la Guerre de l’époque
Le Temple Taisu 太素 bâti en 1226
Et une rue plus traditionnelle, ourlée de ces maisons blanches typiques de la province

Et le beau temps sublime les vues qui s’offrent à nous au détour des rues.

A l’horizon le Pic Xianglu, surmonté de sa pagode dorée
Et les contreforts des Montagnes Jaunes à l’horizon

Changement de décor à nouveau après avoir passé le village, un cheminement sinueux dans des sous-bois, en flanc de falaise, m’amène à un autre temple, le plus célèbre de l’endroit.

Aperçu en passant, ce guerrier et son cheval, « encensés » !

Le Temple Yuxu 玉虚 a été construit au début du XVIe siècle, il a fallu dix ans pour arrimer ce géant à la falaise . Il constitue un exemple typique de l’architecture taoïste, par son interpénétration avec la nature.

Intérieur
Au-dessus du Temple, la falaise Zixiao, de 580 mètres de haut

Juste après, un choix cornélien s’offre à moi : emprunter un escalier de plus de 200 marches pour aller voir un point de vue ou descendre en pente douce vers une nouvelle destination.

Je choisis la porte !

Ce sera ensuite une promenade de montagne, j’ai laissé derrière moi les habitats et temples, pour découvrir plusieurs lieux sacrés pour les Taoïstes, des concrétions rocheuses aux formes étranges, ravinées par les pluies et le temps.

Les Wulaofeng 五老峰, « cinq pics anciens », ont reçu leur nom car ils ressemblaient à cinq dieux se faisant mutuellement la révérence.

Avec un tout jeune garçon qui a décidé de ne plus avancer malgré les encouragements de son père

Le Pic Imposant porte bien son nom, il culmine à 566 mètres et l’impression de hauteur est renforcée par ses falaises abruptes qui plongent dans la vallée.

Avec un petit édifice blanc esseulé

Il me faudra enfin serpenter sous une immense falaise rouge, qui me permet de vous présenter ces formations rocheuses, propres à la Chine appelées « Danxia » 丹霞 (en référence au cinabre, ce sulfure de mercure qui les teint dans ce rouge profond). Ici l’érosion a fini par creuser un corridor au creux de la falaise, qu’il faut emprunter avant de quitter le site.

Avant de redescendre, je jette un dernier coup d’oeil à ces paysages qui m’ont accompagnés toute une journée.

FB