Littérature – Bruce MACHART

Photo pour "Des hommes en devenir"

Photo pour « Des hommes en devenir »

Décidemment, les auteurs américains regorgent de talents et il faut absolument les lire. Bruce Machart appartient à la catégorie des écrivains à explorer. Surtout qu’il n’a pour l’instant écrit que deux opus « Le sillage de l’oubli », un roman en 2011 et « Des hommes en devenir », un recueil de nouvelles en 2014 (les dates sont celles des parutions françaises chez l’éditeur Gallmeister) et il est donc encore facile de faire le tour de son oeuvre.

J’ai eu l’occasion de faire sa connaissance lors d’une séance de dédicace à la librairie « Les Arpenteurs » dans le neuvième arrondissement de Paris (ma librairie, que je recommande !) la semaine dernière. Ce grand homme tout simple, en apparence, nous a parlé pendant une heure de lui et de son oeuvre, avec une sincérité et une profondeur désarmantes, sous des dehors de grande humilité. Nous avons vécu un moment de grande générosité, que nous n’oublierons pas, porté par cet écrivain modeste (il est quand même l’un des grands connaisseurs de Faulkner et ne s’en vante pas, même lorsque des questions frôlent le sujet). Dans son désir de partager avec l’autre, il se montre clair et concret, disant de lui des choses intimes (notamment l’anecdote qu’il nous conte au sujet de l’assassinat de la mère d’un de ses meilleurs amis, lorsqu’il avait quatorze ans, et qu’il ne pouvait comprendre, étant tellement attaché à sa mère à lui : il lui semblait inconcevable que l’on puisse perdre un être si cher, « il ne pouvait être qu’en sympathie avec lui et non en empathie » [sic], c’est à dire comprendre cette douleur mais non la faire sienne).

Bruce Machart est quelqu’un qui se confronte avec lui-même depuis longtemps et ses oeuvres en sont le résultat. Pour mieux se comprendre, presque pratiquer un « auto-exorcisme », il a pendant de longues années peaufiné son recueil de nouvelles et son roman, lisant à haute voix les phrases qui surgissaient de lui pour voir si elles portaient en elles la perfection nécessaire. Et au travers de ses propos, ce soir-là, transparaissait l’idée qu’il avait compris a posteriori le fil directeur traversant son oeuvre, comme quelque chose de spontané, qu’il devait exprimer, loin de toute préméditation qui accompagne souvent la construction d’un récit.

Il nous a également fait part de sa théorie sur l’imbrication des lieux et personnages : couplé à un lieu, un personnage donne vie à un personnage différent. Ainsi, nous disait-il, il pouvait lui être Bruce Machart en France, dans une librairie de Paris et un autre Bruce Machart aux Etats-Unis. Ainsi, nous disait-il également, les paysages peuvent devenir autant de figures qui se mettent en résonance avec les personnes qui les habitent. Et c’est une clé importante pour comprendre son oeuvre, jamais décontextualisée. Les Editions Gallmeister ont lancé le concept de « Nature Writing », une écriture centrée sur la nature ; malgré l’estampille du même nom apposée au dos des ouvrages de cet auteur, ce n’est pas ce qu’il nous dit. Il nous montre des personnages insérés, parfois en forme d’affrontement – notamment pour son roman-, dans la nature, qui prend une part importante dans le récit, ce dernier restant cependant focalisé sur l’histoire de ces êtres humains.

Enfin, au travers de son analyse du recueil de nouvelles, genre qui, dit-il, n’est plus lu aux Etats-Unis (mes libraires confirment la même chose pour la France), sauf à avoir un fil directeur fort qui en fait presque un roman par chapitres, il nous livre le fil directeur de la sienne : parler des hommes, je veux dire du genre masculin, et de leurs difficultés à advenir dans un monde qu’ils ne comprennent plus avec les références qui leur ont été inculquées. C’est de masculinité bousculée dans ses fondements dont il est question dans son oeuvre, d’hommes déjà avancés dans la vie, qui ne trouvent plus leurs repères et du moment où ils s’en rendent compte.

La deuxième ligne de force est donnée par les concepts de perte ou d’absence, le plus souvent de la femme, parfois d’un animal. Tous les héros sont masculins, les êtres qui gravitent autour d’eux sont perdus ou en cours de perdition, cette perte allant jusqu’à se traduire par la mort. Mort de la mère (« Le sillage de l’oubli »), de la femme (« Parce qu’il ne peut pas se souvenir » in « Des hommes en devenir »), d’un enfant (« La seule chose agréable que j’ai entendue » ibid.), d’un père (« On ne parle pas comme ça au Texas ») ou d’un animal (« C’est là que vous commencez »). Et cela renforce la dureté du monde autour, jusqu’à le rendre dur et coupant comme du verre, comme sont denses et presque sans respiration les phrases de cet auteur. Les femmes, à défaut d’être les personnages en titre, rôdent autour des protagonistes jusqu’à les surplomber et à envahir parfois l’espace de l’écriture, d’autant plus présentes dans leur absence. Elles sont les pierres obstacles qui font dévier le cours de ces vies, les rendant fragiles et pleines d’incertitude.

Et tout cela est d’autant plus troublant que les livres sont inscrits dans un contexte géographique, le Texas et alentours, terre de masculinité s’il en est, fief des cow-boys d’antan, droits dans leurs bottes et leurs viriles certitudes. Nous pensons d’ailleurs à des personnages de western, portés par l’hyperréalisme de l’écriture, à la manière américaine, qui se mettraient à vaciller sous le poids de leur prise de conscience. Lorsqu’ils comprennent qu’ils ne comprennent plus le monde et qu’il leur échappe.

« Vous avancez doucement au milieu de la circulation en secouant la tête. Elle pose une main sur votre genou. Elle commence à vieillir, les plis de ses phalanges se creusent, mais la question qu’elle pose et l’éclat dans ses yeux vous disent qu’elle n’est pas trop vieille. Non, pas encore.
– Alors, qu’est-ce que tu en dis, mon petit cheval hongre ? demande-t-elle. T’as pas envie qu’on défasse le noeud ?
C’est dans ses yeux. C ‘est là, et vous, vous ne le voyez pas.
Mais maintenant, vous le voyez. Maintenant que ça fait quinze ans qu’il est trop tard. Maintenant que votre cigarette s’est consumée jusqu’au filtre et qu’il n’y a plus rien à faire, si ce n’est rentrer à la maison et laisser pénétrer lentement dans la terre cette eau dont vous avez rétabli l’écoulement.
Maintenant vous le voyez parfaitement. Pendant toute ces longues journées et ces courtes nuits, vous le voyez. Elle est avec vous dans le pick-up, elle vous le dit avec ses yeux. Encore un, elle en veut encore un. Une fille, cette fois-ci. Qu’elle pourra habiller le dimanche, à laquelle elle pourra mettre des robes à volants et des souliers vernis, pour changer des Wrangler et des bottes de cow-boy. Et la réponse requise reste là avec vous dans la cabine, pas la peine d’aller fouiller dans la boîte à outils à l’arrière du camion, mais cette réponse, vous ne la donnez pas. Non, vous vous contentez de secoure la tête, écartant cette idée comme s’il s’agissait d’une plaisanterie. Vous restez assis avec elle dans la circulation une heure durant, et à aucun moment cela ne vous frappe. Moins d’un an plus tard, vous êtes là à moitié nu sur votre véranda, à l’arrière de votre maison. Vous sirotez votre café après avoir mis un veau au monde, vous plaisantez, mais ses yeux à elle ne s’éclairent pas. Pas plus tard que cette semaine, vous attendez devant le quai de chargement, à l’entrepôt d’aliment pour bétail, vous fumez et vous crachez en échangeant quelques anecdotes avec Grady Derrich, votre ami de quarante ans. Vous avez été fermier toute votre vie, lui dites-vous, mais le diable vous emporte si vous arrivez à faire s’épanouir un vrai sourire sur le visage de cette femme.
Vous remontez dans votre pick-up, et le diable vous emporte, mais toutes ces années, vous aviez pourtant cru qu’elle avait tout ce dont elle avait besoin. L’avion épandeur fait un dernier passage avant de s’éloigner vers l’horizon en feu, le diable vous emporte. » [« Quelque chose pour la table de poker », in « Des hommes en devenir »]

C’était une vraie belle rencontre ; et vous savez quoi, maintenant j’ai un livre dédicacé !

FB