Il est rare de voir des films irakiens, issus de ce pays martyrisé si longtemps, d’abord par un dictateur, Saddam Hussein qui a dominé le pays de 1979 à 2003 puis par une guerre atroce qui a ravagé le pays jusqu’en 2011 et bien instable depuis.
Nous allons suivre, au milieu de ce monde en défaisance, Lamia, une petite fille de 9 ans, vit avec sa grand-mère dans une masure en bordure d’une rivière qu’elle parcourt comme les autres riverains dans des barques sommaires, notamment pour aller à l’école (seuls éclats de beauté dans le film, ces vaisseaux qui parcourent l’eau dans les couleurs du soleil tombant).
Ce jour-là est particulier, il faut préparer la célébration de l’anniversaire du « Raïs », le Président Saddam Hussein, et le maître d’école, plus soldat et délateur qu’enseignant, va désigner quels élèves vont devoir lui apporter qui des fruits, qui un gâteau ; alors qu’ils n’ont déjà plus rien pour vivre. Lamia va être tirée au sort pour confectionner le gâteau. Va s’ensuivre un vrai bouleversement de sa vie, en forme de course poursuite, pour acquérir les denrées de base (œufs, farine, sucre, levure chimique) qu’elle n’a pas les moyens de payer. Nantie de son coq, animal de compagnie et de son ami Saeed, elle va entamer un périple dans la ville voisine, à la recherche des ingrédients nécessaires.
C’est l’occasion pour ce cinéaste irakien, passé par les Etats-Unis et dont c’est le premier long-métrage, de nous faire traverser cette société en pleine déliquescence, sous les pressions conjuguées de la guerre avec les États-Unis et de la dictature étouffante de Saddam Hussein, qui a mis en place un système de répression féroce adossé à un culte inconditionnel du grand homme.
Prise dans l’étau de ce contexte insupportable, la société fait comme elle peut, elle se durcit, abandonne ses principes, vol, marché noir, corruption, marchandages éhontés, rançonnement, tout est bon pour s’en sortir. Alors, sous les yeux impavides des portraits retouchés du Raïs, qui jalonnent les moindres coins de la ville, ce sont tous les types de turpitudes qui se déroulent, une femme enceinte qui accepte une relation sexuelle avec un vieux libidineux pour un sac de céréales, un enfant qui vole une bouteille de pepsi au chevet d’un soldat mourant, une jeune fille entraînée par un homme de l’âge de son père dans un cinéma porno, sans que cela ne choque le tenancier, contre une poignée de sucre. Il devient normal de chasser une vieille femme du champ dont elle tirait son unique revenue, parce qu’elle est devenue trop âgée, ou d’abandonner sa petite-fille à des tiers parce que l’on ne peut plus la nourrir. Nous sentons ici les renoncements de ces gens qui devaient être solidaires avant ; et il y a ce très beau personnage du facteur, croisé par hasard par la grand-mère et qui va, avec une générosité de l’ancien temps, l’accompagner jusqu’au bout.
Dans ce marasme, hérissé de dureté, c’est un vrai rayon de soleil que cette petite fille (l’actrice est incroyable), qui essaye le mieux possible de garder son objectif – a priori inatteignable – avec une volonté presque épique. Dans cette ville détruite et grise, elle promène (même si elle court bien souvent 😉) sa présence pure et juvénile, bien que revenue de tout et en presque adulte ; elle essaye de vivre sa jeunesse au milieu de ce monde à la fois familier et inhospitalier.
Dans la tourmente qui saisit tout le Moyen-Orient, en une spirale de destruction initiée par les États-Unis et Israël, menée par deux personnalités imbues d’elles-mêmes jusqu’à l’hubris, ce film fort et glaçant nous rappelle comment une société peut s’effondrer dans ses valeurs les plus basiques pour uniquement tenter de survivre. Et c’est très fort.
FB

Très fort aussi cet article sur un film qui m’a également beaucoup plu et dont j’avais dit grand bien.
Le réalisateur utilise le schéma du conte pour évoquer son pays emporté par la guerre. Ne cédant jamais à aucune forme d’angélisme, il traite au contraire d’une terrible réalité dans laquelle les enfants ne sont fétus de paille ballotté par les évènements. Il donne à voir des images incroyables comme celles de ces maisons flottantes, comme hors du temps, à la frontière des mondes. Magnifique.