Joseph Mengele (1911-1979), médecin issu d’une famille bourgeoise ralliée au Parti National-Socialiste d’Hitler, est un des criminels nazis les plus emblématiques. Connu surtout pour avoir occupé la fonction de médecin chef du camp d’extermination d’Auschwitz entre 1943 et 1945, procédant à des expérimentations génétiques et chirurgicales sur les « sous-races » (Roms, Juifs et Russes), dans le but de démontrer la supériorité de la race aryenne – vous vous doutez bien sûr que ses sujets d’expérience sont tous morts, la plupart dans d’atroces souffrances (je vous invite, si vous avez le cœur bien accroché à aller voir de plus près le contenu des actes de cet apprenti sorcier, vous verrez que bien des films d’horreur sont loin du compte). Ayant réussi à passer entre les mailles du filet des arrestations à la fin de la guerre, il s’enfuit en Amérique du Sud, passant de l’Argentine au Brésil et échappant à une traque internationale pendant des décennies, jusqu’à décéder accidentellement d’une noyade en 1979. Enterré anonymement, il n’a été identifié qu’en 1985, n’ayant finalement pas réussi à disparaître jusqu’au bout.
Nous allons suivre ici son errance après son arrivée en Amérique du Sud, dans les différents épisodes de sa fuite jusqu’à sa mort.
Je dois dire que je me méfie des « biopics » en général, qui ne permettent pas toujours aux réalisateurs de s’échapper de la linéarité de la biographie qu’ils veulent nous conter. Et c’est parfois académique jusqu’à l’ennui.
J’avoue avoir été frappée ici par l’ingéniosité et l’inventivité de la mise en scène ; au début, j’étais dubitative devant ce brio, ce tourbillon d’idées qui donnait le tournis, mais nous finissons par nous installer dans cette mise en scène virtuose.
Car c’est une leçon de cinéma à laquelle nous assistons ici, et qui va nous tenir en attention pendant les 2h15 du film.
Le parti-pris d’un noir et blanc élégant et précis pour les scènes d’après la fuite contraste avec les scènes en couleur, type chromo ancien, de sa vie d’avant, période à Auschwitz comprise ; comme si tout était devenu sombre après pour le personnage principal. Il continue d’ailleurs à clamer son innocence, argumentant sur le fait que bien des nazis sont encore détenteurs de la puissance économique et politique en Allemagne (nous ne pouvons pas lui donner tort, citons par exemple le fait que l’un des conseillers de Konrad Adenauer, premier Chancelier de la RFA, était à l’origine de l’étoile jaune pour les Juifs ; ou le fait que les entreprises allemandes qui avaient employé des détenus des camps de concentration n’ont pas non plus été inquiétées). Il a l’impression d’être un bouc émissaire dans cette société, qui veut quelques têtes en échange de sa stabilité. Portrait glaçant d’un homme dur qui ne veut pas porter sa responsabilité.
La mise en scène est fiévreuse, caméra toujours en mouvement pour souligner la fuite, les déplacements incessants de cet homme traqué ; qui persiste dans sa haine des Juifs et ne veut pas s’en remettre à une justice qu’il estime biaisée. C’est un homme qui continue à vivre dans son idéologie, amer et coléreux.
Elle installe également des résonances entre les deux vies du personnages principal : son squelette montré au Brésil à des étudiants en médecine (séquence d’ouverture), qui font écho à des scènes dans le camp d’Auschwitz ; la séquence où il s’habille dans sa chambre et où la caméra explore un à un les objets et habits qu’il va revêtir, souvenir des dépossessions matérielles pour les déportés arrivant dans le camp.
Si le film est tellement réussi, c’est aussi parce que le réalisateur met un soin particulier à construire des environnements. Nous verrons la scène du mariage de Joseph et Martha au travers du ballet des serveurs ; de même pour le repas avec son père et ses frères, quand il est revenu en Allemagne dans les années 1950. C’est un procédé qu’il emploie à plusieurs reprises pour donner chair au récit.
Il insiste aussi sur l’humanité, au sens ontologique du terme : aux corps imparfaits traqué par le protagoniste à Auschwitz, répond l’obsolescence de son corps, rattrapé par le temps, déformé par l’arthrose.
Enfin, la bande son souligne l’ensemble, free jazz tendu et crépusculaire tout en dissonnance pour les séquences en Amérique du Sud, avec en contraste les mélodies classiques qui enveloppent la vie d’avant.
Portrait d’un tortionnaire, auquel nous ne pouvons trouver aucune excuse, ce film entre en résonance forte avec notre actualité.
Je ne connaissais pas ce metteur en scène, je vais le suivre.
FB

Ton excellent article donne fort envie ! Après « la zone d’intérêt », il semble que cette approche tout aussi originale sur un sujet des plus effrayants trouve les moyens d’une sublimation artistique.
Pour le moment, je ne le vois pas programmé dans mes cinémas les plus proches. Je 🤞🏼 pour les semaines à venir.
Merci pour ton commentaire, encourageant comme toujours !
Oui je pense que c’est un film à voir. Cela m’a fait penser à « The brutalist » (en beaucoup plus classique sur la facture, mais avec le même niveau d’ambition).