Pékin – Musée du Parti Communiste Chinois 中国共产党历史展览馆 (2022)

C’est une visite un peu spéciale à laquelle je vous convie ici. Peu d’étrangers ont eu l’occasion de voir ce musée, qui a été inauguré le 18 juin 2021 (allusion au Général De Gaulle, je ne crois pas 🙂 ), pour fêter le 100e anniversaire du Parti, donc en pleine crise du Covid-19.

Même si les cartons sont tous en chinois (à l’exception des têtes de chapitre), ce qui ne rend pas la visite fluide pour moi (mais je ne suis pas le public cible 🙂 ), déambuler dans ces espaces nous dit bien des choses sur ce pays (ou du moins sur les autorités qui le gouvernent et sur la représentation qu’ils ont de la Chine). Evitant le piège d’un circuit linéaire bien fastidieux, je vais vous présenter le lieu en forme de mots-clés (je problématise le sujet, pourrait-on dire !). N’attendez pas de moi une étude approfondie de l’histoire chinoise remise en perspective avec la politique actuelle, simplement quelques notations que je veux partager avec vous.

De la grandeur, de la grandeur et encore de la grandeur

Ce musée se doit d’être imposant et de frapper les esprits, car le parti représente la principale (et unique) force politique du pays, forte de presque 96 millions de membres (sur 1,2 milliards d’habitants, presque une personne sur dix), il régit l’ensemble des gouvernements central et locaux et administrations associées, mais également les entreprises, où il est présent via des cellules dédiées. Bref, il irrigue la vie quotidienne des Chinois. Il fallait un lieu à l’aune de ce centième anniversaire, qui montre sa légitimité et lui rende hommage.

Un membre du Parti (normal), Directeur de l’Institut d’architecture de Pékin, Shao Weiping, a conçu ce bâtiment de 147 000 m² (les espaces d’exposition du Louvre, à titre de comparaison, couvrent 60 000 m²), dans une esthétique qui vous parlera tout de suite ; il est géré par le Département de la Propagande du Comité Central du Parti (non je n’invente pas).

Une façade qui ne déparerait pas en U.R.S.S. ou dans l’ancienne Yougoslavie
Le Musée donne sur une esplanade immense et hiératique, faisant face au Musée de l’art et de l’artisanat
Ornée de groupes sculptés de foules engagées et patriotes

A titre de comparaison, voici une des sculptures qui borde le Mausolée de Mao sur la Place Tian An Men, la filiation me semble assez évidente.

Le lieu choisi est également emblématique, près du site des Jeux Olympiques de 2008, un lien clair avec la performance et la réussite. Ce n’est pas un hasard, à mon avis.

A l’horizon, au nord, les flammes olympiques de 2008
Et au sud, le stade dit « Nid d’oiseau »

Les espaces intérieurs sont au diapason, d’immenses salles pavées de marbre, de gigantesques fresques, qui cherchent à impressionner le visiteur, à le faire sentir tout petit devant l’hubris de ce qu’il s’apprête à voir. Entre parenthèses, je pense qu’il faudrait inventer un mot pour tous ces bâtiments créés par ces régimes autoritaires ou autocratiques, autour de leur grandeur, car j’ai vu des choses semblables en Russie/U.R.S.S., comme déjà signalé, mais également des images des palais où habitent ces monarques des temps nouveaux. Il n’existe pas de vocabulaire pour dire l’unité de ces constructions qui transcendent les époques et les pays, les mots sont trop connotés « pharaonique », « soviétique », ils ne peuvent rendre compte de cette universalité architecturale.

Un hall glacial à peine réchauffé par les zébrures du soleil
Des escaliers vêtus de la couleur phare ici, le rouge

L’espace d’exposition a fait feu de toutes les techniques les plus à la pointe de la muséographie chinoise (vous noterez ci-après des écarts par rapport à nos conceptions muséales), dans des salles immenses au nombre presque infini. Je dois dire que j’étais presque seule ici, il y avait plus de gardiens que de visiteurs, sûrement un effet de la situation sanitaire, mais à mon avis pas uniquement.

Pause téléphone pour le personnel, en ordre et en rang, au diapason avec le lieu
Un exemple de salle d’exposition, montrant un nombre important d’objets, cartons, vidéos, statues, objets et autres. On peut difficilement faire plus riche

L’avant-propos nous éclaire sur le but de l’ensemble : « Le Parti communiste chinois est l’avant-garde du peuple chinois et de la nation chinoise, il est l’essence du leadership pour la cause du socialisme avec des caractéristiques chinoises. Le Parti est toujours resté fidèle à son aspiration et à sa mission originelles, à savoir le bonheur du peuple chinois et la rénovation de la Nation chinoise […] Au cours de l’évolution radicale des contradictions sociales au sein de la société chinoise dans les temps modernes, pendant les luttes musclées du Peuple contre les règles féodales et les agressions étrangères et afin d’appliquer le Marxisme Léninisme aux particularités du mouvement des travailleurs chinois, le Parti a vu le jour. »

Spectaculaire reconstitution de la fondation du Parti en juillet 1921 à Shanghai

C’est un beau morceau de rhétorique que je vous livre ici, bien représentatif de ce que je peux lire sur les réseaux sociaux officiels (avec traduction). Il va éclairer ce qui suit.

La revendication d’une filiation avec le socialisme historique

Les grands hommes qui inspirent le pouvoir d’aujourd’hui ont tous été convoqués dans ce musée high-tech. Tout d’abord les penseurs originels (qui bien qu’étrangers ne sont pas des ennemis), Marx et Engels.

Friedrich Engels et Karl Marx en forme de statues de bronze

Et puis Lénine, oui bien sûr Lénine.

Lénine devant l’assemblée du peuple (1947)

Révérés jusqu’au point de montrer leurs lettres sous vitrine, comme des objets historiques fondateurs.

Une lettre bien antérieure aux soubresauts de la Chine

La lutte armée contre l’ennemi de l’extérieur

C’est un musée guerrier, un musée sur le thème de la lutte, car il faut fédérer coûte que coûte. La vidéo qui inaugure l’exposition alterne des images de l’actuel Président avec celle de son armée.

Impeccable alignement militaire
Au moins nous savons sous quel égide nous nous trouvons

La première salle s’ouvre sur la destruction du Palais d’été par les forces anglaises et françaises (j’ai fait un peu profil bas ici), ce qui n’est pas un hasard vu la politique actuelle, car l’épisode est représentatif de l’oppression de l’Occident par rapport à la Chine et démontre l’importance de se battre contre ces autres pays qui ne vous respectent pas. Notons d’ailleurs que l’Ancien Palais d’été est un monument assez particulier, les ruines sont maintenues dans un état délabré mais font l’objet de réparations périodiques, comme pour demeurer un symbole de la barbarie de l’Occident (quand nous voyons comment des temples anciens sont entièrement restaurés sans ménagement aucun, je pense que mon interprétation est assez juste).

En arrière-plan une reproduction des ruines du Palais d’été
Assez étrange, comme un trophée de guerre/chasse, un uniforme français

Cet esprit guerrier, qui vise à se garantir contre l’ennemi de l’extérieur, continue ensuite à s’illustrer au fil du temps dans des sculptures parfois spectaculaires, ou des peintures bien nationalistes.

Le carton qui ouvre cette partie de l’exposition nous dit que la Chine, « un des pays les plus anciens des pays d’Asie, qui fut naguère un des pays les plus développés du monde et a beaucoup contribué à l’avancement de la civilisation humaine, a été réduite à un pays à moitié colonial et à moitié féodal du fait de l’agression de puissances étrangères et de la corruption féodale. Pour sauver et régénérer la nation chinoise, nombre de patriotes ont lutté avec engagement et ténacité et ont essayé par tous les moyens de changer les caractères sociaux de l’ancienne Chine et le sort du peuple chinois ». Il faut donc gagner la liberté du peuple par les armes.

Guerriers en train de charger
Guerriers boutant les étrangers hors du pays

J’aurais vu en cheminant ici bien des oeuvres rendant hommage à ce combat sans fin contre l’ennemi, une manière de rassembler le peuple pour lutter contre une force extérieure (un procédé également utilisé en Occident, souvenez-vous de Margaret Thatcher avec l’affaire des Iles Malouine, de George Bush Jr avec la guerre en Irak, une manière dans les deux cas de faire oublier les problèmes de politique intérieure en focalisant l’attention sur l’étranger). Cela prend ici un tour inédit, dans la glorification de l’esprit national décuplée, comme vous le verrez dans les oeuvres ci-après.

Une salle emplie de guerriers et de fierté nationale

Une somptueuse scénographie de bronze, qui ferait pâlir d’envie Disney (dans une autre catégorie, je vous l’accorde), met en scène ces héros soldats sur fond de fresques, le tout plus vrai que nature. J’avoue que j’ai trouvé cela spectaculaire.

Construire cela en 2021 est cependant plein de signification et renvoie aux propos guerriers que tiennent actuellement les émissaires chinois issus de la ligne des « Loups combattants » (par exemple l’Ambassadeur en France), pour lesquels l’attaque est la clé de la défense. Très efficace.

Le culte de la personnalité

Après avoir vanté la destinée commune du peuple chinois, avec des focus sur les forces laborieuses, exalté la solidarité collective, l’exposition prend un tour plus personnalisé. Les foules et le collectif sont encore là, mais nous sentons qu’ils deviennent un faire-valoir d’un seul homme, le puissant, celui qui tire les ficelles.

Acide et sueur 1981, un exemple de valorisation des forces laborieuses

Un bel exemple de cette instrumentalisation est cette assez grande toile, où nous voyons une foule en liesse accueillir Deng Xiao Ping (numéro 1 de la République populaire de Chine de 1978 à 1989).

Bonjour Xiaoping (2021)

Notons que ces hommes célébrés ici n’ont fait que de bonnes choses pour le peuple, ainsi, sauf à avoir manqué quelque chose au gré des cartons écrits en chinois, je n’ai pas vu de mention des conséquences de l’épisode de la Révolution Culturelle (1966-1976), sans parler de l’épisode Tian An Men en 1989.

Le premier grand homme de la série, qui se détache du collectif du Parti est Mao Ze Dong 毛泽东. Déjà réhabilité dans les écrits de Xi Ji Ping qui fait de multiples références à ce fondateur, il occupe ici une place de choix. Je vous livre ci-après quelques unes des oeuvres à sa gloire, mais ce sont plusieurs salles qui lui sont consacrées dans ce lieu.

Le porteur de lumière
J’adore ce groupe, une représentation tellement exotique pour nous, ces grands hommes fiers nimbés par l’aura d’un soleil couchant un peu improbable
Oui le grand homme a aussi son intimité ; studieuse l’intimité, vous remarquerez
Cénacle

Viendront ensuite des salles d’exposition consacrées aux secrétaires généraux du Parti qui ont succédé à Mao, Deng Xiaoping (1978-1989), Jiang Zemin (1989-2002), Hu Jintao (2002-2012), pour finir avec Xi Ji Ping, qui cumule la présidence de la République Populaire de Chine et le titre de secrétaire général du Parti depuis 10 ans (et peut-être pour longtemps). Un étage entier lui est consacré sur les trois que compte le musée.

Je ne vais pas commenter plus avant, je pense que mes propos étaient assez éclairants. Et si vous voulez vraiment comprendre ce que je viens de vous exposer, imaginez le même type de musée en France. Nous pourrions par exemple imaginer des hommages successifs à nos Présidents de la République, avec l’ensemble de la nation derrière eux, pour les soutenir… Lost in translation.

FB