Chine – Chongqing 重庆 (2022)

Je vais vous parler ici d’une ville bien peu connue de par chez nous. Et pourtant, située dans le centre/sud-ouest de la Chine, forte de 35 millions d’habitants (l’agglomération elle-même, rassurez vous, n’en compte que 17 millions), elle fait partie des conurbations les plus peuplées du monde. La superficie de cette ville/district équivaut à cinq fois Pékin et à sept fois la Région parisienne (je vous ai déjà dit, mais je le redis, ici tout est plus grand…). Et ce qui est encore plus marquant est que sa véritable croissance date des années 1990… Fondée probablement bien avant notre ère, elle reçoit sous la dynastie des Song au XIIe siècle, ce nom qui fait rêver « Double bénédiction », elle a pris son essor dans le cadre du IXe plan quinquennal (1996-2000) et du suivant pour atteindre la population que nous lui connaissons. Mon guide m’a cité avec fierté les grands jalons de cette urbanisation, 1920 arrivée de l’électricité (en France 1889 pour la première ville électrifiée), 1932 pour l’eau courante, bien que pendant des années, les habitants descendaient jusqu’au fleuve pour se ravitailler en raison de l’insuffisance de l’alimentation. Il reste encore bien des porteurs aujourd’hui, de ces travailleurs qui gravissent quotidiennement ces escaliers ou pentes raides séparant les habitats du fleuve, pour convoyer des denrées de toute sorte.

Chongqing est en effet surnommée « Ville Montagne » au vu du milieu naturel auquel elle s’adosse et qui la façonnent en déclivités successives, mais aussi la « Ville des ponts », car ses bâtiments n’en finissent pas de croiser les méandres de ces deux fleuves réunis. A l’image des sinuosités qui habitent les déplacements dans cette ville, innombrables bretelles parfois un peu absurdes qui serpentent sans autoroute à l’horizon, juste pour rejoindre un cours normal de circulation.

Et pour les piétons, qui ne sont pas vraiment les bienvenus (n’essayez pas non plus le vélo, je vous préviens), il faut faire son chemin dans des endroits improbables, sous des structures de béton qui abritent métro et voitures au-dessus, louvoyer pour atteindre un but, la ligne droite ici n’est pas une évidence.

Comment vous décrire cette ville en un seul article, là où j’ai fragmenté mes histoires à Pékin en d’innombrables billets ? Car même si je n’y ai séjourné que trois jours, ils ont été intenses. J’ai eu l’idée de vous la présenter en forme de portrait chinois.

Tout d’abord ma première vision sur cet ensemble urbain immense, à l’arrivée au port, après cette croisière sur le Fleuve Bleu (Yang-Tsé Kiang, 长江, le Grand Fleuve en chinois). Il fait déjà 33° C à 8 heures du matin (et lors de mon court séjour, j’expérimenterai des 44 à 46°C ressentis au climax de la journée). Je croise le Yang-Tsé Kiang et le Jialing Jiang (嘉陵江) son affluent, qui se confondent ici, dans cette boucle qui abrite l’hypercentre de la ville, le quartier de Yuzhong (愉中, le « centre heureux »).

L’endroit où se rejoigne les deux fleuves, avec en arrière-plan le district de Yuzhong

Commençons l’exercice du portrait chinois.

Si c’était un plat, la fondue (火锅). Ce plat, d’après les explications de mon guide, est né auprès de la population pauvre, qui recueillait les restes des riches habitants, avec beaucoup d’abats (et nous pouvons penser aussi, des aliments pas loin de la putréfaction) et qui a inventé cette manière de cuire les aliments dans un bouillon très épicé, ce qui permettait de détruire les bactéries et de donner un meilleur goût à tout. La tradition s’est perpétuée, ce plat est maintenant goûté par toutes les strates de la population (avec des denrées plus fraîches, je vous rassure), et il existe bien des restaurants spécialisés, tel celui où je suis allée.

Sur toutes les tables, au centre, le réchaud qui va maintenir le bouillon au chaud

Le bouillon le plus commun ici est très épicé, il est fabriqué avec une trentaine d’ingrédients, entrent dans sa composition de la graisse de boeuf, du poivre de Sichuan entre autres épices, ainsi que bien des herbes médicinales.

Vous pouvez acheter cette base du bouillon, faite à l’avance

Vous pouvez aussi opter pour un bouillon sans épice (à droite sur la photo ci-dessous), où ont mariné champignons, tomates, tofu et autres. Mais vous serez « petit bras » 🙂 .

C’est un plat de partage, tous les convives trempent des ingrédients variés dans le bouillon pour les faire cuire, lamelles de viande crue, foie de porc (j’ai adoré), champignons, légumes, tofu… Et chacun a préparé une coupelle d’huile de sésame, de ciboule et de coriandre où les aliments juste cuits sont trempés pour atténuer la chaleur et donner plus de goût.

C’était un vrai délice.

Si c’était une époque, celle des contrastes. J’ai déjà vu cela dans des villes chinoises, mais cela atteint ici un climax, la juxtaposition des bâtiments anciens avec la modernité de la ville. C’est une ville foisonnante, qui déploie ses différentes couches urbaines en un hiatus finalement bienheureux. Ici sur le site de Hongya Cave, ancienne forteresse militaire édifiée en 1046 av. JC, mais bien remaniée depuis. C’est maintenant devenu un centre commercial avec quelques touches d’authenticité modernisées. Je n’ai pas eu envie de m’y attarder, mais la vue est bien belle.

Un autre point d’intérêt est le Huguanghuiguan (湖广会馆), un ensemble ancien créé en 1759 fait de cours, de temples et également d’une bien belle salle de spectacles qui reste encore active. Le nom vient des provinces du Hunan (Hu), du Guangdong (Guang), du Hubei (Hui) et du Guangxi (Guang), qui, après la peste qui a décimé la population au XVIIe siècle, ont envoyé de nouveaux habitants pour repeupler l’endroit. Une solidarité peut-être forcée, peut-être pas, la ville étant un centre d’attraction économique pour ces provinces plus pauvres à l’époque.

Bon c’est en chinois, mais vous aurez compris l’idée d’ensemble : pourcentage de population selon les provinces qui ont été envoyées ici.

C’est un bien bel endroit, qui dresse ses structures dans la chaleur et le bleu du ciel. Et si tout n’est pas original, tout a l’air plus ancien que d’habitude 🙂 .

Les trois sacrifices les plus usités, cochon, boeuf et mouton

La salle de spectacle, que jouxte un bar à l’ancienne, est une merveille de bois ajouré et de lampes vermeilles.

Pour prendre un verre (euh, un thé) en regardant le spectacle
La scène encadrée par toutes ces lanternes rouges

Toutes mes déambulations me mènent d’un bel endroit à un autre, avec je ne sais quoi d’un air du sud. Sûrement les couleurs, mais aussi cette nature foisonnante qui nous accompagne.

On se dirait presque en Italie.
Somptuosité des charpentes

Et, c’est là que je voulais en venir, mon idée d’être enclose dans ces bâtiments qui respirent l’histoire ancienne se heurte à ces hiatus créés par la ville au-dehors ; elle nous dit que le temps passe, qu’il faut se tourner vers l’avenir, que le passé doit être respecté, certes, mais en forme de musée. Je médite la leçon…

Et pourtant la ville moderne à l’horizon

Si c’était un arbre, le Banyan. Nous sommes ici dans une zone subtropicale, la nature s’échevèle à chaque coin de rue, elle semble essayer de gagner sur la ville, tels les Ents qui se précipitent sur les Orques dans le « Seigneur des Anneaux ». J’avais vu ces arbres sur le site d’Angkor au Cambodge, avec leurs racines sinueuses qui se glissaient dans tous les interstices laissées par les roches.

Ce banyan multi-centenaire croisé dans le parc Eling

Partout, arbres et plantes semblent chercher à occulter les constructions de la ville (à moins que ce ne soit le contraire ? Auquel cas, la ville n’a pas encore gagné !). Cela me change de la nature, certes bien belle mais aussi bien disciplinée de ma capitale.

Toute la profusion de la nature près du vieux quartier de Ciqikou, (au passage, sans intérêt à mon avis)

Opposant leur verte luxuriance à l’univers de béton qui les entoure, elles ne semblent pas vouloir céder du terrain, affirmant qu’elles étaient là avant ! Et on les croirait presque.

Bananiers
Vue depuis le Parc Eling
Idem

En incise, allez voir le Parc Eling pour profiter de vues exceptionnelles sur la ville. Je vous en livre quelques unes ici.

Où l’on se rend bien compte de l’horizon montagneux
Et pour la touche d’humour !

Si c’était un film, sans hésiter « Blade Runner », ce magnifique opus de Ridley Scott (1982), qui nous transportait dans l’univers dystopique d’une ville déjà bien asiatique. J’avais déjà pensé à ce film quand je déambulais à Kuala-Lumpur, cette ville complètement foutraque, où vous pouvez vous perdre tellement facilement. Mais aussi et surtout, à Hong-Kong, où l’urbanisation resserrée et la multitude des enseignes lumineuses sont sûrement l’inspiration principale du metteur en scène.

Ici, je ne sais pas pourquoi m’est revenue une réminiscence de l’oeuvre de Ridley Scott. Le gigantisme urbain qui m’entoure y est pour quelque chose, nous sommes presque dans une de ces villes du futur qu’aiment à décrire les auteurs de science-fiction. Il y a aussi la poésie insoupçonnée de ces métros aériens qui circulent presque en apesanteur, frôlant ces si pesantes constructions de béton en bordure du fleuve. Toutes couleurs vives et slogans dehors, ils tracent leur chemin au creux de la ville, se jouant des obstacles que l’urbanisation galopante pourrait mettre sur leur route.

A l’horizon, une réplique du Marina Bay Sands de Singapour, avec sa piscine spectaculaire, merveilleuse capacité d’imitation des Chinois

Le plus surprenant est cet immeuble traversé par le métro aérien, dont les images ont fait le tour du monde. Je vous rassure, personne n’habite dans l’immeuble orange, par contre celui qui le surplombe est bien un immeuble d’habitation. Oui, vous avez le bruit incessant de ces métros qui éventrent périodiquement votre lieu d’habitation, mais, voyons les bons côtés, vous êtes quasiment de porte à porte avec bien des endroits !

Si c’était un personnage célèbre, Zhou Enlai (周恩来) (1898-1976).

Cet homme bien célèbre en Chine, pour avoir été le premier Premier Ministre de la République populaire de Chine de 1949 à 1958, a joué un rôle important ici. En 1938, il devient Secrétaire du Bureau du sud de la Chine (Mao étant le Secrétaire pour le nord) et il va participer activement au rapprochement avec le Kuomintang, le parti dominant en Chine à l’époque, fondé par Sun Yat Sen en 1919 et dirigé par Chang Kai-Shek. Il s’agit en effet de mettre fin à l’invasion japonaise et le fragile nouveau Parti Communiste a besoin de cet appui. Cela donnera lieu à une rencontre historique entre Chang Kai-Shek et Mao, qui durera plus d’un mois pour négocier un accord d’union contre les Japonais. Cette paix fragile qui permettra à la Chine de battre l’ennemi ne durera pas, en 1949 le Kuomintang se repliera sur Taiwan.

Zhou Enlai et Mao en 1945
Vénération, déjà

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous cette image, Mao prenant l’avion. Il paraît qu’il détestait cela et que c’est ici la première et la dernière fois qu’il a emprunté ce moyen de locomotion. Failles et faiblesses même de ceux qui se pensent indestructibles…

Tout ce parcours passionnant peut être vu au Musée Hongyan de l’histoire révolutionnaire.

C’est une ville qui vaut le détour, même si elle est absente de bien des guides imprimés en Occident. Allez-y faire un tour, vous ne le regretterez pas !

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